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Latinos Boyz Forever !

(Auteur : Joël Métreau)
Article paru dans le numéro 41 de Têtu (daté janvier 2000)


Est-il encore besoin de l'Écrire, les latinos sont à la mode. Si les rythmes sud-américains inondent les radios et les clubs du monde entier, le ciné porno profite aussi de cette nouvelle vague. Mais le porno ethnique pour blancs est mort. sous l'œil du réalisateur Enrique cruz, les films la mancha font du dogma à coup de " blatino sex-parties ". rencontre avec le Lars von trier du x new-yorkais… et sa bande.

 


Lors de la séance de photos, Enrique Cruz se promenait sur le plateau, les bras ballants, parfois croisés, l'œil en coin, attentif à ses jeunes recrues. Pour asseoir son autorité sur cette bande de quatre garçons, on imagine qu'il faut du coffre. Mais c'est un mince filet de voix qui s'échappe de la bouche d'Enrique. Dans son attitude, on ne saurait distinguer le moindre geste trahissant l'énervement ou l'agacement. Enrique est tout douceur. Quand on lui parle, il écoute avec un grand intérêt son interlocuteur. Il renverserait facilement les rôles : le journaliste se retrouverait vite en position d'être interrogé. " Quand je parle à des gens à New York, de temps en temps, je prends mon Dictaphone pour enregistrer la façon dont ils rencontrent leurs partenaires. C'est très intéressant pour mes films. Les choses les plus intéressantes que les gens m'aient racontées, c'est que le sexe, c'était bon, mais je trouvais plus intéressante la façon dont ils racontaient comment ils en étaient venus à baiser. C'est beaucoup plus érotique. " Lors de l'interview, son propre Dictaphone enregistre nos propos. On prend garde à ne pas trop livrer de souvenirs intimes. Âgé de 31 ans, Enrique est l'un des réalisateurs pornos les plus passionnants de sa génération. Il le sait, c'est souvent dans les marges que l'on trouve de nouvelles formes, dont le succès assurera la reproduction à une plus grande échelle. Enrique est né à New York, sur l'île de Manhattan. Puis il a été élevé dans le Bronx, au sein d'une famille latino conservatrice, sous le poids des traditions. Ce passé, il le partage avec ses acteurs. À la maison, il vit avec un père un col bleu, laveur de vitres, une mère au foyer et ses deux sœurs. Évidemment, l'homosexualité est un sujet tabou. " Maintenant ma mère me dit : "Fais ce que bon te semble, du moment que tu es heureux." Quand j'étais jeune, j'avais des petites amies. J'avais des fantasmes sur les mecs, mais je n'ai pas eu de rapports sexuels avant 21 ans. Then I went crazy. Maintenant je montre du sexe. C'est un grand contraste. Ce serait un grand choc, pour mon père et pour certains membres de ma famille, de savoir que je fais du porno et que j'ai des relations sexuelles avec des mecs. " Aujourd'hui, quand on lui demande quels romans l'ont marqué durant cette période de sa vie, il répond Les Aventures de Huckleberry Finn, de Marc Twain. Huckleberry Finn, une figure de bad boy américain, le mauvais garçon qui entraîne Tom Sawyer dans des aventures palpitantes. Il déclare également avoir été fasciné par le personnage de Sherlock Holmes, moins par l'esprit de déduction du détective que par sa capacité à saisir des détails que les autres personnages ignorent. Alors qu'il n'est encore qu'un gamin, ses cousins l'emmènent au cinéma. Il se rappelle avoir été marqué par les tensions érotiques latentes dans Rebel Without a Cause (La Fureur de vivre), de Nicholas Ray. Il évoque aussi ce film, Coolie High, sur un groupe d'étudiants blacks au lycée, qui se mettent dans des situations difficiles. Enrique raconte : " À l'origine, je voulais être un Spike Lee latino. Je rêvais de créer des films, écrire des scénarios. Après le lycée, j'ai délaissé le système scolaire pendant deux ans. Puis je suis allé à la School of Visual Arts. Je voulais étudier le cinéma ; pourquoi ne pas apprendre à produire des films ? " Pendant un an, il apprend à manier une caméra, les différentes techniques de réalisation et de travail d'écriture. Aujourd'hui il vient d'achever son neuvième film, Aprende. Parmi ses réalisateurs favoris, il cite pêle-mêle Tim Burton ("Quelqu'un qui veut faire des choses différentes dans l'éclairage comme dans le scénario "), Spike Lee, dont il a beaucoup aimé le dernier film, Steven Spielberg et Martin Scorsese. " Son cinéma est très ethnique. Je crois qu'au cinéma, c'est très difficile de capter le réel. On a tendance a en rajouter dans les situations dramatiques. J'aime Raging Bull. Mais mon préféré, c'est sans doute La Dernière Tentation du Christ, avec son sujet périlleux. " En matière de film porno, il ne manifeste pas un grand intérêt à l'égard des productions Falcon, trop Wasp, trop calibrées. Sans rebondissements ni spontanéité, des machines bien huilées, à l'image des acteurs de ces productions. Coller le plus à la réalité, tel est son objectif. Le fantasme du réel ? Pour lui, l'imagination ne se déploie jamais mieux que dans la réalité. Son porno tient davantage du documentaire. Après l'invention du " docu soap ", Enrique Cruz invente le " docu porno ", tourné caméra sur l'épaule, façon " NY Police Blues ". " Le plus important pour moi, c'est peut-être moins les scènes d'action que l'atmosphère, les dialogues, les prémices de l'action, le fait que le fil du récit soit narratif ou purement abstrait… J'aime introduire des tranches de vie où l'on voit quelqu'un se balader en sous-vêtements ou tout simplement assis, en train de manger. Je veux montrer des moments de la vie quotidienne. " C'est paradoxalement dans ces moments triviaux que se niche la fantasme, dans des prises de vues qui tentent de capturer la spontanéité de ses modèles. " Quand, par exemple, je vois un documentaire sur l'Afrique, pour moi, c'est fantasmatique, dans la mesure où je ne suis jamais allé en Afrique. Les productions Falcon se ressemblent toutes. Il faut essayer quelque chose de différent. Le problème de ces films de la côte Ouest, c'est qu'ils semblent tous obéir à la même convention. Le plus excitant dans un film porno, c'est quand on s'attend à ce que quelque chose se passe et que, brusquement, l'action prend une nouvelle direction. J'aime l'inattendu. " C'est sans doute pour cette raison qu'Enrique apporte un soin tout particulier au montage, qui lui permet d'alterner scènes de la vie quotidienne et scènes d'action. Une scène entre deux acteurs peut très bien être interrompue à plusieurs reprises par d'autres scènes d'action. Les scènes d'action finissent par s'entremêler et se chevaucher. Dans les scènes à plusieurs, on ne sait plus très bien qui fait quoi avec qui. Mais n'est-ce pas le principe ? Tranches de vie et film en tranches. " Dans mon dernier film, il y a un énorme travail de montage. Au bout de deux heures dix, vous avez vu tellement d'images. " On peut citer comme exemple son filmle plus célèbre, Off Da Hook, nominé l'an dernier au Gay Porn Awards de Los Angeles, dans la catégorie " meilleure vidéo ethnique ". C'est Kristen Bjorn qui a finalement raflé le prix. " Off Da Hook recrée l'ambiance des sex-parties. C'est très réaliste. Quand vous arrivez à une sex party, il y a de l'action dans un coin, puis ça s'arrête pour redémarrer autre part. C'est des petits bouts d'action durant toute la soirée. Je voulais voir ce que ça pouvait donner visuellement, comme si une personne se dirigeait de scènes d'action en scènes d'action. " Est-il, pour autant, gêné que ses films soient définis comme un genre très précis : " film ethnique latino " ? Pas le moins du monde. D'ailleurs, au fil de ses œuvres, de plus en plus de scènes rapprochent des hommes d'ethnicité différente. Mais, dans cette typologie des rencontres qu'il pourrait un jour écrire, c'est évidemment des Latinos dont il a la plus grande connaissance. " Deux Latinos ne se dragueront pas de la même manière que deux Blancs. C'est ce que me racontent mes amis. Je ne sais pas si ça tient au langage physique ou aux échanges de regards. Les Latinos que je connais s'identifient au mouvement hip-hop. Leur façon de baiser est assez calme. Ils sont attirés par des gens comme ça. La communication, c'est du genre : "Je suis attiré par les filles…" Si vous les rencontrez dans la rue, leur conversation tournera autour de la petite copine. Mais, s'ils branchent un mec, leur conversation, c'est : "Ouais, ma petite copine n'est pas là ce soir. Ma copine ne veut pas faire tout ce dont j'ai envie." Même la jeune génération ne prononcera jamais le mot "gay". Si on insiste, ils pourront dire : "Je vois bien de quoi tu veux parler." Mais on n'évoquera pas la baise entre mecs. " Conscient de satisfaire une demande précise, il s'applique à cette tâche, emmené par l'incroyable naturel de ses acteurs. En France, Jean-Noël René-Clair (dont Enrique Cruz ignore l'existence et les œuvres) s'est distingué par la production d'une foule de films très ciblés, " ethniques ", décliné à l'infini (Beurs, Blacks, Turcs, Gitans…). Mais les films de JNRC sont des souvenirs du temps des colonies, où la caméra fait comme si elle n'était pas là. Résultat : prisonniers de cet intérêt à nous déballer sobrement l'affaire, façon peep-show, les garçons de JNRC semblent remplir scrupuleusement leur contrat. Et ça se voit. Leur maladresse est gênante. Chez Cruz, la caméra se fait oublier parce qu'elle est tenue par un latino - lui -, qui n'est pas supérieur aux mecs qu'il shoote. Du coup, les garçons s'éclatent, et nous avec. Car le succès des films La Mancha est surtout assuré par ces acteurs. Et la production est dépassée par le nombre des propositions. " Maintenant, c'est dingue. Chaque semaine, j'ai au moins 10 propositions de gens, surtout du sud des États-Unis, de Caroline du Nord, de Detroit, d'États où la communauté gay est très réduite. Beaucoup de jeunes m'écrivent pour me dire : je veux être dans un prochain film ! C'est pour moi la première manière de recruter les acteurs. Mais j'ai aussi quelques personnes qui sont de vrais chasseurs de têtes. S'ils rencontrent un beau mec, ils lui donnent ma carte. Et puis je fais de la pub sur Internet et dans des magazines. Malheureusement, sur les 10 propositions, deux en général ont les qualifications requises pour le visage, le corps, le cul ou la bite. Il faut une bonne combinaison des trois. Beaucoup de gens veulent voir des mecs naturels, pas des mecs qui font de la muscu. Ils veulent voir des poils, pas des mecs épilés. Et puis aussi une variété de types : peau plus ou moins claire, plus ou moins foncée. Mon dernier film reflète bien ça. " En se conformant aux plus strictes lois du marché, Enrique Cruz essaie, tant bien que mal, de flairer les désirs des consommateurs de ces films. Qu'on lui écrive par la poste ou par Internet, il tente de cibler la demande des spectateurs et se plie en partie à leurs exigences. " Mes films les plus récents tiennent davantage compte de l'avis des spectateurs. La moitié de ce que je fais maintenant est une réponse à ce feed-back. C'est une espèce de guide. Quand je fais du nouveau et que ça ne marche pas très bien, j'ai tous ces gens qui m'écrivent pour me dire : "Pas tant de ceci… plus de cela…" Quant à l'autre moitié, c'est ce dont je discute avec ma petite équipe de travail. On s'assied autour d'une table, et on parle de tous les sujets qu'on trouve intéressants. " Dans son exploration des thèmes et des pratiques, il s'interdit néanmoins de montrer des scènes de baise sans capote : " Pour des raisons morales, mais aussi financières. " Et tout fier, il annonce : " Dans mon nouveau film, il y a, par exemple, un plan sur un mec en train de pisser, ce que je n'avais jamais fait auparavant. " Soucieux du moindre détail, Enrique a confié à une personne au pseudo de Narc le soin de créer les bandes originales des films, très hip-hop. Mais il ignore que la France est le deuxième pays au monde (après les États-Unis) où rap et hip-hop se vendent le mieux. Dans Aprende, on entendra des tentatives de mariage entre sons rythm'n blues et rythmique latino. Le compositeur-producteur travaille actuellement à la création de Club-La Mancha, compilation d'extraits musicaux tirés des films.

Enrique Cruz s'intéresse aux nouvelles formes, du moins les plus originales, et au cinéma expérimental. Mais comme n'importe quel Américain moyen, il prend aussi plaisir à regarder des blockbusters, en se rendant chaque semaine au cinéma. Il adore par exemple les mangas japonais : Ghost in the Shell, Perfect Blue… " J'ai vu des mangas avec beaucoup de sexe, avec un démon rouge qui vient sur terre, il a un sexe énorme et il couche avec des filles vierges. Le film ne passait que dans un seul cinéma et à minuit, tellement il était explicite. Vraiment osé. C'est pour cela que je suis allé le voir. " Le succès des films à petits budgets, comme The Projet Blair Witch, n'a pas échappé à Enrique Cruz. Il s'entretenait récemment avec des producteurs sur la possibilité de tourner un petit film indépendant, éloigné du genre porno. " Je leur parlais d'un film assez proche du documentaire. Je voudrais faire un film très calme, quelque chose comme une étude de caractères, avec peu d'action ; un film centré sur la vie d'une ou deux personnes, sur leurs expériences au quotidien. Je veux capturer quelques tranches de vie. Dans ce film, le sexe serait peut-être un peu plus visible et explicite que dans les productions habituelles. C'est une transition naturelle. J'aimerais que le sexe soit un peu plus présent dans les films indépendants. Pourquoi ne pas donner deux versions d'une même œuvre ? Une soft, et l'autre plus réaliste. " Réaction au puritanisme américain ? Le meilleur exemple de passerelle entre le porno et le film indépendant américain demeure, pour lui, le Canadien Bruce La Bruce. En voyant Hustler White, les tribulations du gigolo Tony Ward ne l'ont pas laissé indifférent : " J'ai adoré. Parce qu'il a essayé de réaliser des petites choses jamais vues auparavant, en introduisant des éléments de la vie quotidienne qu'on ne remarque pas jusqu'à ce que quelqu'un les pointe du doigt. " Il cite aussi un film japonais, " à propos d'une femme, prostituée légale (une geisha), qui sympathise avec un homme marié. Ils commencent une relation très sexuelle. Ils ne montraient pas de pénétration, mais des pénis en érection, ce qui est rare. Surtout aux États-Unis. Je me suis dit : je peux faire ça. " Les films La Mancha étant une affaire florissante, Enrique Cruz ne s'est pas contenté de la seule réalisation. Ce business-man aguerri aux lois du libéralisme américain a su exploiter le filon du succès de ses films. Régulièrement il troque sa casquette de réalisateur-producteur contre celle d'organisateur de soirées. " L'idée m'est venue quand je discutais un jour avec l'un de mes acteurs, il y a à peu près un an et demi. Tiger Tyson voulait une soirée au cours de laquelle il ferait un show sur scène. On en a donc organisé une, à l'occasion de la sortie de Tiger Brooklyn Tales. Nous avons connu un grand succès : le club était plein. C'était devenu un événement dont tout le monde parlait. " Un an plus tard, il contacte quelques organisateurs de soirées, et leur propose des nuits combinant l'univers de ses films et le dance-club. Après deux nouveaux essais, les soirées sont véritablement lancées à partir de septembre 98. Dans un New York où le puritanisme et le conservatisme moral du maire Rudolph Giulani ont provoqué la fermeture massive d'établissements " chauds ", les gays apprécient ces soirées. Pourtant Enrique Cruz confesse avoir voté été d'abord séduit par le discours du maire républicain : " J'ai voté pour lui, mais il y a longtemps… Avant qu'il ne devienne dingue ! Je regrette aujourd'hui mon geste. Je ne le crois pas très progay. Sa seule réussite : avoir rendu New York plus sûre. Il a gagné son pari, mais d'un autre côté il a vraiment tout fait pour censurer la sexualité. Maintenant il va partir, ayant fini son second mandat. J'espère que quelqu'un de plus ouvert lui succédera. " Il ne s'étend pas plus sur le sujet, et préfère expliquer les raisons de la réussite de ses soirées : " Les gens apprécient parce que c'est plutôt inédit. Cette party met en avant le sexe, alors que dans les autres boîtes, les gens y vont davantage pour la musique, pour mater des mecs mignons. Ce qu'il y a d'unique dans nos soirées, c'est qu'on met vraiment le sexe au premier plan. " À la suite d'un différend avec les propriétaires de la boîte, les soirées se sont déplacées vers le quartier de Chelsea. Mais Enrique ne tient pas à en rester là. Il songe à Internet. " On va faire un show hebdomadaire sur Internet. Les dimanches soir seront appelés Liquid Sundays. On verra un mec en solo, ou deux mecs en action, pendant quatre heures. Il y aura de l'interaction, on pourra converser. Ce seront des stars de mes vidéos ou de nouveaux modèles, en train de se masturber. " L'intégralité d'un film diffusé sur Internet ? Peut-être… " On a déjà fait des clips de nos films pour donner un avant-goût aux gens. Ce sera intéressant. Le développement d'Internet est très riche pour le porno. On travaille sur ce média. " Quelle place tient le fantasme dans la vie, pour cet artiste des corps ? " Pour moi, 50 % du sexe, c'est du fantasme. Quelque chose que je veux, que je désire vivement. " Et Les derniers 50 % ? " C'est quand je rencontre quelqu'un, que je fais sa connaissance, c'est l'intimité tissée avec lui. "

Les films La Mancha sont vendus par correspondance sur le site Internet http://www.lamancha-video.com

 

 

 

 

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