Lors de la séance de photos, Enrique Cruz se promenait sur
le plateau, les bras ballants, parfois croisés, l'œil en
coin, attentif à ses jeunes recrues. Pour asseoir son autorité
sur cette bande de quatre garçons, on imagine qu'il faut
du coffre. Mais c'est un mince filet de voix qui s'échappe
de la bouche d'Enrique. Dans son attitude, on ne saurait
distinguer le moindre geste trahissant l'énervement ou l'agacement.
Enrique est tout douceur. Quand on lui parle, il écoute
avec un grand intérêt son interlocuteur. Il renverserait
facilement les rôles : le journaliste se retrouverait vite
en position d'être interrogé. " Quand je parle à des gens
à New York, de temps en temps, je prends mon Dictaphone
pour enregistrer la façon dont ils rencontrent leurs partenaires.
C'est très intéressant pour mes films. Les choses les plus
intéressantes que les gens m'aient racontées, c'est que
le sexe, c'était bon, mais je trouvais plus intéressante
la façon dont ils racontaient comment ils en étaient venus
à baiser. C'est beaucoup plus érotique. " Lors de l'interview,
son propre Dictaphone enregistre nos propos. On prend garde
à ne pas trop livrer de souvenirs intimes. Âgé de 31 ans,
Enrique est l'un des réalisateurs pornos les plus passionnants
de sa génération. Il le sait, c'est souvent dans les marges
que l'on trouve de nouvelles formes, dont le succès assurera
la reproduction à une plus grande échelle. Enrique est né
à New York, sur l'île de Manhattan. Puis il a été élevé
dans le Bronx, au sein d'une famille latino conservatrice,
sous le poids des traditions. Ce passé, il le partage avec
ses acteurs. À la maison, il vit avec un père un col bleu,
laveur de vitres, une mère au foyer et ses deux sœurs. Évidemment,
l'homosexualité est un sujet tabou. " Maintenant ma mère
me dit : "Fais ce que bon te semble, du moment que tu es
heureux." Quand j'étais jeune, j'avais des petites amies.
J'avais des fantasmes sur les mecs, mais je n'ai pas eu
de rapports sexuels avant 21 ans. Then I went crazy. Maintenant
je montre du sexe. C'est un grand contraste. Ce serait un
grand choc, pour mon père et pour certains membres de ma
famille, de savoir que je fais du porno et que j'ai des
relations sexuelles avec des mecs. " Aujourd'hui, quand
on lui demande quels romans l'ont marqué durant cette période
de sa vie, il répond Les Aventures de Huckleberry Finn,
de Marc Twain. Huckleberry Finn, une figure de bad boy américain,
le mauvais garçon qui entraîne Tom Sawyer dans des aventures
palpitantes. Il déclare également avoir été fasciné par
le personnage de Sherlock Holmes, moins par l'esprit de
déduction du détective que par sa capacité à saisir des
détails que les autres personnages ignorent. Alors qu'il
n'est encore qu'un gamin, ses cousins l'emmènent au cinéma.
Il se rappelle avoir été marqué par les tensions érotiques
latentes dans Rebel Without a Cause (La Fureur de vivre),
de Nicholas Ray. Il évoque aussi ce film, Coolie High, sur
un groupe d'étudiants blacks au lycée, qui se mettent dans
des situations difficiles. Enrique raconte : " À l'origine,
je voulais être un Spike Lee latino. Je rêvais de créer
des films, écrire des scénarios. Après le lycée, j'ai délaissé
le système scolaire pendant deux ans. Puis je suis allé
à la School of Visual Arts. Je voulais étudier le cinéma
; pourquoi ne pas apprendre à produire des films ? " Pendant
un an, il apprend à manier une caméra, les différentes techniques
de réalisation et de travail d'écriture. Aujourd'hui il
vient d'achever son neuvième film, Aprende. Parmi ses réalisateurs
favoris, il cite pêle-mêle Tim Burton ("Quelqu'un qui veut
faire des choses différentes dans l'éclairage comme dans
le scénario "), Spike Lee, dont il a beaucoup aimé le dernier
film, Steven Spielberg et Martin Scorsese. " Son cinéma
est très ethnique. Je crois qu'au cinéma, c'est très difficile
de capter le réel. On a tendance a en rajouter dans les
situations dramatiques. J'aime Raging Bull. Mais mon préféré,
c'est sans doute La Dernière Tentation du Christ, avec son
sujet périlleux. " En matière de film porno, il ne manifeste
pas un grand intérêt à l'égard des productions Falcon, trop
Wasp, trop calibrées. Sans rebondissements ni spontanéité,
des machines bien huilées, à l'image des acteurs de ces
productions. Coller le plus à la réalité, tel est son objectif.
Le fantasme du réel ? Pour lui, l'imagination ne se déploie
jamais mieux que dans la réalité. Son porno tient davantage
du documentaire. Après l'invention du " docu soap ", Enrique
Cruz invente le " docu porno ", tourné caméra sur l'épaule,
façon " NY Police Blues ". " Le plus important pour moi,
c'est peut-être moins les scènes d'action que l'atmosphère,
les dialogues, les prémices de l'action, le fait que le
fil du récit soit narratif ou purement abstrait… J'aime
introduire des tranches de vie où l'on voit quelqu'un se
balader en sous-vêtements ou tout simplement assis, en train
de manger. Je veux montrer des moments de la vie quotidienne.
" C'est paradoxalement dans ces moments triviaux que se
niche la fantasme, dans des prises de vues qui tentent de
capturer la spontanéité de ses modèles. " Quand, par exemple,
je vois un documentaire sur l'Afrique, pour moi, c'est fantasmatique,
dans la mesure où je ne suis jamais allé en Afrique. Les
productions Falcon se ressemblent toutes. Il faut essayer
quelque chose de différent. Le problème de ces films de
la côte Ouest, c'est qu'ils semblent tous obéir à la même
convention. Le plus excitant dans un film porno, c'est quand
on s'attend à ce que quelque chose se passe et que, brusquement,
l'action prend une nouvelle direction. J'aime l'inattendu.
" C'est sans doute pour cette raison qu'Enrique apporte
un soin tout particulier au montage, qui lui permet d'alterner
scènes de la vie quotidienne et scènes d'action. Une scène
entre deux acteurs peut très bien être interrompue à plusieurs
reprises par d'autres scènes d'action. Les scènes d'action
finissent par s'entremêler et se chevaucher. Dans les scènes
à plusieurs, on ne sait plus très bien qui fait quoi avec
qui. Mais n'est-ce pas le principe ? Tranches de vie et
film en tranches. " Dans mon dernier film, il y a un énorme
travail de montage. Au bout de deux heures dix, vous avez
vu tellement d'images. " On peut citer comme exemple son
filmle plus célèbre, Off Da Hook, nominé l'an dernier au
Gay Porn Awards de Los Angeles, dans la catégorie " meilleure
vidéo ethnique ". C'est Kristen Bjorn qui a finalement raflé
le prix. " Off Da Hook recrée l'ambiance des sex-parties.
C'est très réaliste. Quand vous arrivez à une sex party,
il y a de l'action dans un coin, puis ça s'arrête pour redémarrer
autre part. C'est des petits bouts d'action durant toute
la soirée. Je voulais voir ce que ça pouvait donner visuellement,
comme si une personne se dirigeait de scènes d'action en
scènes d'action. " Est-il, pour autant, gêné que ses films
soient définis comme un genre très précis : " film ethnique
latino " ? Pas le moins du monde. D'ailleurs, au fil de
ses œuvres, de plus en plus de scènes rapprochent des hommes
d'ethnicité différente. Mais, dans cette typologie des rencontres
qu'il pourrait un jour écrire, c'est évidemment des Latinos
dont il a la plus grande connaissance. " Deux Latinos ne
se dragueront pas de la même manière que deux Blancs. C'est
ce que me racontent mes amis. Je ne sais pas si ça tient
au langage physique ou aux échanges de regards. Les Latinos
que je connais s'identifient au mouvement hip-hop. Leur
façon de baiser est assez calme. Ils sont attirés par des
gens comme ça. La communication, c'est du genre : "Je suis
attiré par les filles…" Si vous les rencontrez dans la rue,
leur conversation tournera autour de la petite copine. Mais,
s'ils branchent un mec, leur conversation, c'est : "Ouais,
ma petite copine n'est pas là ce soir. Ma copine ne veut
pas faire tout ce dont j'ai envie." Même la jeune génération
ne prononcera jamais le mot "gay". Si on insiste, ils pourront
dire : "Je vois bien de quoi tu veux parler." Mais on n'évoquera
pas la baise entre mecs. " Conscient de satisfaire une demande
précise, il s'applique à cette tâche, emmené par l'incroyable
naturel de ses acteurs. En France, Jean-Noël René-Clair
(dont Enrique Cruz ignore l'existence et les œuvres) s'est
distingué par la production d'une foule de films très ciblés,
" ethniques ", décliné à l'infini (Beurs, Blacks, Turcs,
Gitans…). Mais les films de JNRC sont des souvenirs du temps
des colonies, où la caméra fait comme si elle n'était pas
là. Résultat : prisonniers de cet intérêt à nous déballer
sobrement l'affaire, façon peep-show, les garçons de JNRC
semblent remplir scrupuleusement leur contrat. Et ça se
voit. Leur maladresse est gênante. Chez Cruz, la caméra
se fait oublier parce qu'elle est tenue par un latino -
lui -, qui n'est pas supérieur aux mecs qu'il shoote. Du
coup, les garçons s'éclatent, et nous avec. Car le succès
des films La Mancha est surtout assuré par ces acteurs.
Et la production est dépassée par le nombre des propositions.
" Maintenant, c'est dingue. Chaque semaine, j'ai au moins
10 propositions de gens, surtout du sud des États-Unis,
de Caroline du Nord, de Detroit, d'États où la communauté
gay est très réduite. Beaucoup de jeunes m'écrivent pour
me dire : je veux être dans un prochain film ! C'est pour
moi la première manière de recruter les acteurs. Mais j'ai
aussi quelques personnes qui sont de vrais chasseurs de
têtes. S'ils rencontrent un beau mec, ils lui donnent ma
carte. Et puis je fais de la pub sur Internet et dans des
magazines. Malheureusement, sur les 10 propositions, deux
en général ont les qualifications requises pour le visage,
le corps, le cul ou la bite. Il faut une bonne combinaison
des trois. Beaucoup de gens veulent voir des mecs naturels,
pas des mecs qui font de la muscu. Ils veulent voir des
poils, pas des mecs épilés. Et puis aussi une variété de
types : peau plus ou moins claire, plus ou moins foncée.
Mon dernier film reflète bien ça. " En se conformant aux
plus strictes lois du marché, Enrique Cruz essaie, tant
bien que mal, de flairer les désirs des consommateurs de
ces films. Qu'on lui écrive par la poste ou par Internet,
il tente de cibler la demande des spectateurs et se plie
en partie à leurs exigences. " Mes films les plus récents
tiennent davantage compte de l'avis des spectateurs. La
moitié de ce que je fais maintenant est une réponse à ce
feed-back. C'est une espèce de guide. Quand je fais du nouveau
et que ça ne marche pas très bien, j'ai tous ces gens qui
m'écrivent pour me dire : "Pas tant de ceci… plus de cela…"
Quant à l'autre moitié, c'est ce dont je discute avec ma
petite équipe de travail. On s'assied autour d'une table,
et on parle de tous les sujets qu'on trouve intéressants.
" Dans son exploration des thèmes et des pratiques, il s'interdit
néanmoins de montrer des scènes de baise sans capote : "
Pour des raisons morales, mais aussi financières. " Et tout
fier, il annonce : " Dans mon nouveau film, il y a, par
exemple, un plan sur un mec en train de pisser, ce que je
n'avais jamais fait auparavant. " Soucieux du moindre détail,
Enrique a confié à une personne au pseudo de Narc le soin
de créer les bandes originales des films, très hip-hop.
Mais il ignore que la France est le deuxième pays au monde
(après les États-Unis) où rap et hip-hop se vendent le mieux.
Dans Aprende, on entendra des tentatives de mariage entre
sons rythm'n blues et rythmique latino. Le compositeur-producteur
travaille actuellement à la création de Club-La Mancha,
compilation d'extraits musicaux tirés des films.
Enrique
Cruz s'intéresse aux nouvelles formes, du moins les plus
originales, et au cinéma expérimental. Mais comme n'importe
quel Américain moyen, il prend aussi plaisir à regarder
des blockbusters, en se rendant chaque semaine au cinéma.
Il adore par exemple les mangas japonais : Ghost in the
Shell, Perfect Blue… " J'ai vu des mangas avec beaucoup
de sexe, avec un démon rouge qui vient sur terre, il a un
sexe énorme et il couche avec des filles vierges. Le film
ne passait que dans un seul cinéma et à minuit, tellement
il était explicite. Vraiment osé. C'est pour cela que je
suis allé le voir. " Le succès des films à petits budgets,
comme The Projet Blair Witch, n'a pas échappé à Enrique
Cruz. Il s'entretenait récemment avec des producteurs sur
la possibilité de tourner un petit film indépendant, éloigné
du genre porno. " Je leur parlais d'un film assez proche
du documentaire. Je voudrais faire un film très calme, quelque
chose comme une étude de caractères, avec peu d'action ;
un film centré sur la vie d'une ou deux personnes, sur leurs
expériences au quotidien. Je veux capturer quelques tranches
de vie. Dans ce film, le sexe serait peut-être un peu plus
visible et explicite que dans les productions habituelles.
C'est une transition naturelle. J'aimerais que le sexe soit
un peu plus présent dans les films indépendants. Pourquoi
ne pas donner deux versions d'une même œuvre ? Une soft,
et l'autre plus réaliste. " Réaction au puritanisme américain
? Le meilleur exemple de passerelle entre le porno et le
film indépendant américain demeure, pour lui, le Canadien
Bruce La Bruce. En voyant Hustler White, les tribulations
du gigolo Tony Ward ne l'ont pas laissé indifférent : "
J'ai adoré. Parce qu'il a essayé de réaliser des petites
choses jamais vues auparavant, en introduisant des éléments
de la vie quotidienne qu'on ne remarque pas jusqu'à ce que
quelqu'un les pointe du doigt. " Il cite aussi un film japonais,
" à propos d'une femme, prostituée légale (une geisha),
qui sympathise avec un homme marié. Ils commencent une relation
très sexuelle. Ils ne montraient pas de pénétration, mais
des pénis en érection, ce qui est rare. Surtout aux États-Unis.
Je me suis dit : je peux faire ça. " Les films La Mancha
étant une affaire florissante, Enrique Cruz ne s'est pas
contenté de la seule réalisation. Ce business-man aguerri
aux lois du libéralisme américain a su exploiter le filon
du succès de ses films. Régulièrement il troque sa casquette
de réalisateur-producteur contre celle d'organisateur de
soirées. " L'idée m'est venue quand je discutais un jour
avec l'un de mes acteurs, il y a à peu près un an et demi.
Tiger Tyson voulait une soirée au cours de laquelle il ferait
un show sur scène. On en a donc organisé une, à l'occasion
de la sortie de Tiger Brooklyn Tales. Nous avons connu un
grand succès : le club était plein. C'était devenu un événement
dont tout le monde parlait. " Un an plus tard, il contacte
quelques organisateurs de soirées, et leur propose des nuits
combinant l'univers de ses films et le dance-club. Après
deux nouveaux essais, les soirées sont véritablement lancées
à partir de septembre 98. Dans un New York où le puritanisme
et le conservatisme moral du maire Rudolph Giulani ont provoqué
la fermeture massive d'établissements " chauds ", les gays
apprécient ces soirées. Pourtant Enrique Cruz confesse avoir
voté été d'abord séduit par le discours du maire républicain
: " J'ai voté pour lui, mais il y a longtemps… Avant qu'il
ne devienne dingue ! Je regrette aujourd'hui mon geste.
Je ne le crois pas très progay. Sa seule réussite : avoir
rendu New York plus sûre. Il a gagné son pari, mais d'un
autre côté il a vraiment tout fait pour censurer la sexualité.
Maintenant il va partir, ayant fini son second mandat. J'espère
que quelqu'un de plus ouvert lui succédera. " Il ne s'étend
pas plus sur le sujet, et préfère expliquer les raisons
de la réussite de ses soirées : " Les gens apprécient parce
que c'est plutôt inédit. Cette party met en avant le sexe,
alors que dans les autres boîtes, les gens y vont davantage
pour la musique, pour mater des mecs mignons. Ce qu'il y
a d'unique dans nos soirées, c'est qu'on met vraiment le
sexe au premier plan. " À la suite d'un différend avec les
propriétaires de la boîte, les soirées se sont déplacées
vers le quartier de Chelsea. Mais Enrique ne tient pas à
en rester là. Il songe à Internet. " On va faire un show
hebdomadaire sur Internet. Les dimanches soir seront appelés
Liquid Sundays. On verra un mec en solo, ou deux mecs en
action, pendant quatre heures. Il y aura de l'interaction,
on pourra converser. Ce seront des stars de mes vidéos ou
de nouveaux modèles, en train de se masturber. " L'intégralité
d'un film diffusé sur Internet ? Peut-être… " On a déjà
fait des clips de nos films pour donner un avant-goût aux
gens. Ce sera intéressant. Le développement d'Internet est
très riche pour le porno. On travaille sur ce média. " Quelle
place tient le fantasme dans la vie, pour cet artiste des
corps ? " Pour moi, 50 % du sexe, c'est du fantasme. Quelque
chose que je veux, que je désire vivement. " Et Les derniers
50 % ? " C'est quand je rencontre quelqu'un, que je fais
sa connaissance, c'est l'intimité tissée avec lui. "
Les
films La Mancha sont vendus par correspondance sur le site
Internet http://www.lamancha-video.com