Brian Brennan, la cinquantaine,
est l'inconnu illustre qui bouleverse le petit monde
du porno gay américain depuis plus de dix ans. Tout
chez lui est atypique: son amour des hétérosexuels,
sa passion des Latins, le réalisme foncier de ses
productions et la bonne humeur manifeste de ses films.
Aux antipodes du très conventionnel milieu du X américain,
le travail de Brian Brennan est foncièrement cru,
naturel et métisse.
De passage à Paris il y a quelques
semaines, accompagné de certains de ses modèles qui
mirent le feu aux
soirées Kelma / BBB, il a bien voulu nous recevoir
au Central, hôtel très particulier du Marais où il
était descendu incognito.
Qui êtes-vous, comment êtes-vous venu au porno et pourquoi
à ce porno-là, dont vous avez inventé le style?
En préalable, je tiens à dire que
mon cinéaste favori est Jean-Daniel Cadinot (fondateur
du genre en France, ndlr). C'est un maître. C'est
probablement à lui que je dois cette envie de faire
des films X. J'admire aussi Kristen Bjorn. Je crois
qu'il ne réalise pas à quel point ce qu'il fait est
bon. C'est presque trop parfait; ses arrangements
sont comme des tableaux vivants. C'est trop sous contrôle,
peut-être, mais ça m'impressionne toujours. En ce
qui me concerne, j'ai une formation de photographe.
Au début des années 80, j'ai commencé à travailler
pour le magazine gay Blue Boy, et les premières photos
que j'aie faites étaient celles du garçon d'étage
qui venait nous apporter le café le matin. Il était
moitié portoricain, moitié irlandais. Il a fallu le
convaincre. Il était très nerveux, moi aussi: c'était
une bonne base pour rire de notre situation, et nous
avons finalement bien travaillé.
J'ai passé beaucoup de temps à
voir des cassettes porno. Je louais ce qui était disponible:
essentiellement des productions californiennes du
type Falcon (major américaine du porno gay, ndlr).
Ces films ne montraient qu'un seul type de garçons
et jamais le moindre Hispanique (sanglots). De plus,
je trouvais tous ces hommes très peu masculins. C'étaient
des butch queens (folles pseudo-viriles, ndlr) interchangeables.
Je me suis très vite lassé de tout ça. Les films porno
de Los Angeles ne sont que des produits, des formules.
Moi, je pratique un cinéma à la
Roger Corman: je fais des films avec un tout petit
budget. Un documentaire récent sur le sex-business,
Making Porn, expliquait très bien les mécanismes du
système porno hollywoodien. Personnellement, je suis
très heureux de ne pas travailler à L.A. (berceau
de l'industrie porno, hétéro ou gay, ndlr) parce que
ma nature est de rester indépendant. Ils sont trop
politiquement corrects, trop clean... Et ce sont de
très mauvaises langues: là-bas, ce ne sont que des
affrontements entre ego démesurés. Les réalisateurs
jouent les divas, et les garçons de ce milieu rêvent
tous d'appartenir à ce star system ridicule, où l'on
n'accepte pratiquement plus les acteurs poilus. Si
vous leur parlez d'un sublime Dominicain, ils prennent
des mines dégoûtées pour vous dire: "Un homme
poilu? Quelle horreur!" Je suppose qu'à leurs
yeux seules les femmes ont ce privilège!...
Comment ce style si particulier, qui est devenu la marque
de fabrique du Latino Fan Club, s'est-il imposé à
vous?
Ce que je veux éviter, c'est de
vivre dans un ghetto gay. J'aime tous les styles de
gens, la variété des types, et c'est aussi pour ça
que j'ai été tellement déçu par ces films où les hommes
sont tous pareils. A New York, j'ai commencé à fréquenter
un hustler bar (bar à tapins, ndlr) du côté de la
8e avenue. L'atmosphère était géniale, comme dans
un pub, un bar de voisinage. Il y avait beaucoup de
Portoricains, dont certains accompagnés de leur girl
friend. Il y avait même des compétitions de strip-tease,
c'était très chaleureux, très festif. Le patron aussi
était très cool: il m'a progressivement laissé faire
toutes les photos que je voulais, en amateur. C'est
comme ça que le coup est parti pour moi: j'ai commencé
à faire des photos privées de ces types après les
avoir fréquentés et convaincus. J'ai passé des pubs
dans Blue Boy pour vendre ces photos et j'ai attendu
mes premiers clients. J'en ai eu tout de suite. Je
croyais rêver: je pouvais gagner de l'argent comme
ça! Dans les mois qui ont suivi, je suis passé à la
réalisation de vidéos... Voilà comment, vers la fin
1983, début 1984, j'ai fondé le Latino Fan Club.
Au fond, la motivation essentielle
qui m'a conduit vers le genre de cinéma que je fais,
c'était de faire les films que je voulais voir, avec
les garçons que je désirais; des films qui me donneraient
un plaisir que je ne trouvais pas dans les films des
autres.
La grande différence ne vient-elle pas aussi du fait que
ces productions ne laissent aucune ambiguïté sur l'identité
sexuelle de leurs acteurs alors que, dans vos films,
les hétéros sont très fréquents?
C'est vrai que j'aime les mecs
de la rue et que je ne leur demande pas d'être gay
pour travailler avec moi. J'aime les mecs simples,
normaux, de tous les jours. Et s'ils me disent "OK
pour tourner mais je me branle seulement devant la
caméra", je me dis que c'est toujours mieux que
rien: le porno californien ne fait pas ça. La plupart
de mes acteurs l'ont été pour la première fois avec
moi et, quand ils font des trucs avec d'autres hommes,
c'est souvent la première fois aussi, quelquefois
la dernière. La plus grande peur de ces hétéros, d'ailleurs,
c'est de pouvoir aimer ça, ils craignent toujours
un peu de prendre vraiment leur pied.
Peut-on dire que votre cinéma est
très réaliste par opposition à celui de la côte Ouest,
beaucoup plus hollywoodien?
Oui. Mes films sont meilleurs techniquement
et artistiquement aujourd'hui qu'à mes débuts, mais
ils restent et resteront toujours réalistes. Je tiens
absolument à maintenir la caméra dans ce regard, comme
si elle était cachée dans l'intimité sexuelle des
personnages. Le réalisme vient aussi de la sexualité
des acteurs, souvent hétéros, ce que je ne cherche
pas à masquer. Je suis plus attiré par les hétéros
que par les gays. J'ai fait tous les trucs de gays
dans mes 20 ans: les backrooms, les cinémas X, etc.
C'est fini.
Quelle est la situation actuelle du droit américain en matière
de porno?
La loi, dans l'Etat de New York,
n'interdit rien formellement dans le détail, sauf
l'urine et la défécation. Mais, depuis que Nixon a
mis en place des juges d'extrême droite qui se réclament
des valeurs chrétiennes dans le système judiciaire
américain, tout est très délicat. Dans les Etats de
la Bible belt, on ne peut même pas recevoir de pornos
par courrier: on est immédiatement poursuivi. A New
York, le maire Giuliani a lancé une croisade contre
la pornographie et fait fermer la moitié des sex-shops
de la ville avec des lois très tatillonnes, comme
l'obligation absurde de n'avoir qu'un pourcentage
restreint de films X dans leurs rayons. Résultat:
des bacs entiers de films familiaux qui n'intéressent
personne et un petit coin réservé au X bondé de clients!
Que voulez-vous, les Américains ne veulent pas grandir.
Comment tournez-vous?
Toujours dans le registre de la
tactique Corman: je ne peux pas me permettre de tout
écrire et programmer ou même de faire un vague plan
de travail préalable. Quand je tourne, je me laisse
du temps et je leur laisse aussi faire les choses
à leur rythme. Ce ne sont pas des mecs à qui on peut
dire "Tout le monde sur le pont à 9 heures du
mat'" puisqu'ils font la fête tous les soirs.
Alors c'est plutôt eux qui m'appellent: "Salut
Brian, je ne fais rien aujourd'hui. - Super, viens,
on va tourner une scène." Ou alors, si je veux
tourner une scène avec deux garçons, j'en convoque
trois, pour être sûr. En principe, je filme avec une
seule caméra: moi et les acteurs, et c'est tout. Le
plateau est fermé. Quand il y a quatre ou cinq garçons
pour une scène d'orgie, on tourne avec deux caméras,
histoire de ne pas avoir à refaire trop de prises.
Avez-vous des films personnels, non commerciaux, que vous
gardez pour vous?
Oui, quelques-uns, mais très peu.
On a même essayé de me les piquer...
Vos perspectives professionnelles?
Nous réfléchissons à un projet
d'émissions pour la télé câblée. Quelques minutes
par semaine. Pas du X mais de l'érotique très chaud,
avec des mecs qui parlent de femmes, se douchent et
s'excitent mutuellement. C'est l'une des voies à explorer
dans la télé américaine: la fabrication de programmes
érotiques hors du champ du ixage.
On reproche souvent au milieu du cinéma porno ses liens avec
la prostitution.
Je souhaite que ces garçons aient
conscience qu'on ne peut pas vivre de son corps éternellement.
Aussi, lorsqu'ils deviennent plus âgés et qu'ils passent
à autre chose, ça me fait vraiment plaisir. J'ai revu
la semaine dernière l'un de mes premiers modèles,
Baby Face. Il était habillé en ouvrier avec des tas
d'outils autour de la taille, comme pour une scène
porno un peu fétichiste. Je lui ai fait part de mon
impression, et il m'a répondu: "Non, non, je
suis électricien maintenant!" Je trouve ça super
pour lui.
Lequel de vos films est votre favori?
Très probablement Spanish Harlem
Knights (fresque en deux volumes, qui a connu une
suite, elle aussi en deux volets: The Return of the
Spanish Harlem Knights, ndlr). Mais je dois vous faire
une confidence: je suis devenu en quelque sorte insensibilisé.
Il n'y a plus grand-chose qui m'excite. Est-ce l'âge?
Je ne sais pas. Mais ça a été si bon, tous ces garçons
autour de moi....
Très
anarchiquement distribuées en France, les cassettes
de Brian Brennan et du Latino Fan Club sont trouvables
dans certains sex-shops parisiens (comme le Club 88,
88, rue Saint-Denis, ou Yanco, place de Clichy). Deux
sites web sont disponibles
www.streetlife.com
et www.latinofanclub.com
Pour
adhérer au club :
The
Latino Fan Club PO Box 139, New York, NY 10013-0139.