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Les Documents Ethniks
et Gays
Chaude ambiance aux Folies Pigalle
lors des nombreuses soirées Black Blanc Beur. Métissage
et rencontres insolites, entre ceux qui aujourd'hui
encore ne peuvent vivre leurs désirs au grand jour,
dans la froideur violente et rigide des tours de leurs
quartiers. Rencontre aussi avec Fouad Zeraoui, le président
de Kelma, l'association parisienne des beurs gays pour
se comprendre davantage, supprimer quelques blocages
et briser la glace.
Quelle est la différence entre
Kelma et Black Blanc Beur ?
Fouad Zaoui - Kelma est
une association où s'est créé le concept Black Blanc
Beur. Il a pour motivation de fédérer un public gay
autour d'une idée de soirées beurs sur fond de groove,
raï, R'n'B, et de participer au métissage du milieu
gay, avec convivialité. Il y a quatre ans, avant la
création de Black Blanc Beur, c'était impossible. En
général, le milieu gay est plutôt uniformisé sur des
stéréotypes identitaires. BBB en est l'antithèse. Il
était urgent de rompre l'isolement de ceux qui ne se
sentent pas concernés par l'ambiance du Marais, et de
créer des liens entre toutes sortes de personnes qui
ont envie de se rencontrer. Dans ce sens, Kelma propose
aussi un site des beurs gays sur lequel blacks, blancs
et beurs, peuvent se retrouver et échanger librement,
grâce aux forums et petites annonces accessibles à tous.
A quels besoins, à quelles attentes
répond Black Blanc Beur ?
F. Z. - Pour les
beurs, il s'agit de retrouver d'autres beurs, puisqu'il
n'existe pas de lieux où ils pourraient se rencontrer.
Le Marais ne les rejette pas, mais ça manque de vie,
c'est un peu sinistre, très figé. Il n'est pas évident
d'avoir des affinités avec ceux qui peuvent faire leurs
courses chez Boys Bazzar, où le moindre t-shirt est
à 450 francs. De toute façon, ça ne représente qu'une
partie de la population gay. Disons une génération de
30 à 40 ans, des gens installés qui n'ont finalement
pas trop de problèmes dans la vie. Le Marais n'est pas
porteur de valeurs comme l'humanité, contrairement à
Kelma. Un certain nombre d'articles de presse en témoignent
et vantent notre dimension conviviale. On recense environ
3 500 membres dans toute la France, avec bien sûr une
majorité concentrée sur Paris et sa région.
Qui sont les égéries beurs gays
? Les gogos, les drag-queen ?
F. Z. - Non, les créatures
de la nuit font partie d'un autre milieu. Elles ne sont
pas du tout populaires chez les jeunes beurs gays. Ce
qui est attendu ce serait plutôt le coming-out d'un
rappeur. Tout le reste, non. Par exemple quand Rachid
O, écrivain apprécié, raconte dans un livre ses aventures
homosexuelles, ce n'est pas du tout populaire chez les
jeunes gays. Ça n'est pas assez proche d'eux. Seul un
rappeur pourrait débloquer la situation.
Pourquoi l'homosexualité des
beurs n'est-elle pas viable en banlieue ?
F. Z. - C'est très communautaire.
Ils restent très ancrés dans leur famille, dans leur
culture, dans leur religion. A moi qui ne suis pas pratiquant,
ça me paraît toujours surprenant, d'autant que c'est
source de conflits intérieurs. Les jeunes beurs gays
veulent, et appartenir à leur communauté et vivre leur
sexualité. Or la communauté ne veut pas reconnaître
ce qu'ils sont, et eux ne veulent pas prendre du recul
par rapport à leur communauté. C'est un espace très
chaud, un cocon rassurant en opposition avec la communauté
française, où ils sont confrontés chaque jour au problème
du racisme. Le conflit majeur, c'est le phénomène de
rejet qui oblige à un repli sur la communauté d'origine.
Sont-ils pour autant des militants
?
F. Z. - Il n'y a pas de
culture militante chez les beurs. D'abord parce que
leurs parents ne sont pas citoyens de la société, et
par conséquent ils n'ont pas cet héritage de la citoyenneté.
On ne leur a jamais donné l'occasion de s'exprimer ni
de voter, ne serait?ce que dans leur quartier. Ils ont
été utilisés comme main-d'ouvre et personne n'a voulu
voir ce qui était en eux. Par exemple, la nouvelle génération
est concernée par la Gay Pride, mais les jeunes beurs
ont encore très peur de s'afficher. Beaucoup de beurs
vivent encore dans leur quartier et n'ont pas fait leur
coming-out. Depuis quatre ans, ça bouge quand même,
et il faudra encore quatre ans pour avancer. Ce qui
est encourageant, c'est qu'à terme les beurs gays seront
en avance sur les beurs hétéros, parce qu'ils auront
fait le pas de s'interroger sur ce que leur apporte
ou pas leur sexualité. Les hétéros maghrébins ne le
feront pas. Ce questionnement vis-à-vis de soi dans
son milieu, permet d'évoluer vis-à-vis d'une communauté
maghrébine qui ne prône qu'un schéma, celui du mariage
hétéro avec à la base un petit gars bien macho. En France,
les Maghrébins vivent comme au pays, avec les mêmes
codes sociaux, les habitudes et coutumes. On appartient
à la famille et à un groupe. Pour que les beurs homos
puissent vivre librement leur sexualité, sans avoir
de comptes à rendre à la mère, aux frères ou à la cité,
il faudra qu'ils passent par une réflexion critique
de leur communauté, et s'en dégagent, car elle ne leur
permet pas d'être autres que ce qu'elle prône. La société
française ne les aide pas davantage.
Pourquoi Coran et homosexualité
ne font-ils pas bon ménage ?
F. Z. - Aucune religion
ne fait bon ménage avec l'homosexualité, mais le Coran
a 60 mots pour dire aimer. Peut-être faudrait-il l'enseigner
davantage ? Kelma trouve son origine dans la non-reconnaissance
des beurs gays par leurs parents. Les homos beurs sont
orphelins de l'éducation française citoyenne, leurs
parents n'ont pas été intégrés. Le problème se pose
moins aujourd'hui, parce que les beurs peuvent enfin
se montrer et participer à la vie économique. La plupart
sont bien intégrés aujourd'hui, même si persiste encore
une complaisance à évoluer dans les traditions. Mais
c'est normal, pour les beurs cette société française
qui se targue d'offrir plein de possibilités ne les
confronte qu'à un immense vide social. Ce qui est triste
ce sont ces jeunes moulés sur un même modèle de machos
des cités et qui se comportent comme des petits rois.
Mais quand ils auront le sentiment d'être intégrés et
qu'ils pourront enfin se reconnaître dans la société,
ils deviendront moins durs.
Comment les beurs conçoivent-ils
leur couple ?
F. Z. - Leur couple,
s'ils en ont un ! La jeune génération des 20 ans qui
vient des cités est mal engagée. Elle ne conçoit de
couple qu'entre jeunes qui se ressemblent. Ils se désirent,
mais ils ont beaucoup de mal à se le dire et à l'accepter.
Ils ont déjà du mal à s'accepter eux-mêmes en tant qu'individu,
alors c'est plus difficile d'accepter son semblable.
Il y a encore du travail. Ce qu'ils recherchent, c'est
vivre une situation affective impossible dans leur environnement,
et ils essayent de soulager une frustration en vivant
une relation avec un semblable. Ce n'est pas simple.
Ils sont obligés de mentir dans leur cité, d'inventer
des mensonges et trouver des subterfuges pour sauver
leur image, leur apparence, au détriment de leur vrai
moi. Quand ils se rencontrent aux soirées Black Blanc
Beur, ils essaient de vivre cette relation. La génération
d'avant avait un autre problème. Il s'agissait de bien
vivre son intégration par le mélange, d'où de nombreux
couples mixtes et moins de problèmes : la question centrale
de l'actif et du passif ne se posait pas. Il allait
de soi que le beur était l'actif, ce qui réglait tout.
Entre dire et être, il y avait un flou satisfaisant.
Dans un couple beur?beur c'est plus difficile à assumer.
Impossible même. Dans la nouvelle génération, il y a
beaucoup de passifs, mais l'image c'est d'afficher les
codes du macho, donc de l'actif. Les beurs ont plus
de mérite que d'autres à s'affranchir de leurs carcans.
Les Arabes homosexuels
vivant au Maghreb ont-ils du mal à vivre leur sexualité,
sont-ils acceptés ?
F. Z. - Ils ne délaissent
ni leur sexualité, ni leur religion. Ils vivent leur
sexualité et leur religion comme tous les gays croyants
des pays occidentaux. Les rencontres avec les touristes
ne sont pas non plus ni interdites, ni impossibles.
Elles se font au cinéma, dans les jardins publics, au
clair de lune. Si autant de touristes vont au Maroc,
c'est que les rencontres ne doivent pas être si difficiles.
Kelma par Internet met en relation les gays de différents
pays.
Organisez-vous des voyages,
des sorties ?
F. Z. - Non, juste des
couscous-parties, des débats, des projections cinéma.
Nos seules relations avec l'extérieur passent par Internet.
Les sites de discussion ont un vrai succès dans le Maghreb,
notamment en français depuis le Maroc et l'Algérie,
alors que c'est censuré en Tunisie.
Quels sont les prochains objectifs
de votre association ?
F. Z. - Se faire une place
dans la société maghrébine, être reconnu par cette communauté
en faisant des actions dans les banlieues, en développant
des liens avec le milieu associatif maghrébin hétérosexuel.
Il faut trouver des relais prêts à assumer un dialogue.
C'est une expérience réussie avec S.O.S. Racisme qui
condamne ouvertement l'homophobie dans les banlieues
et l'assume. Mais c'est un risque énorme, c'est un acte
de courage politique. Cette démarche est convaincante
et décisive, elle portera ses fruits. L'objectif est
de sortir les beurs gays de leur ghetto, qu'ils s'assument
dans leur communauté. Ça passera par une phase de travail
difficile en banlieue mais essentielle, que nous sommes
prêts à mener.
CURTIS NEWTOWN (Magazine - Juin
2001)
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