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Les Documents Ethniks et Gays

MALEK BOUTIH , Président de SOS RACISME : L'HOMOPHOBIE EN BANLIEUE

Fouad/kelma : Ce que je voulais d'abord en premier lieu, c'est connaître ton âge, puis depuis combien de temps tu es chez SOS racisme.

MALEK BOUTIH : j'ai 35 ans, je suis président de SOS Racisme depuis le mois de février 99, voilà… Je suis militant anti-raciste depuis plusieurs années, mais je n'ai pas milité qu'à SOS. J'ai été à SOS à l'époque d'Harlem Désir, dans les années 80 jusqu'au début des années 90, puis j'ai milité en banlieue, à Grigny, dans l'Essonne, pour un peu me ressourcer et être toujours en phase avec les évolutions de la banlieue parce que ce n'est pas un lieu qui est statique, où il n'y a pas d'évolution, la banlieue, c'est pas la même, celle des années 60, celle des années 80, et celle des années 2000. Donc je crois que pour moi c'était utile et ça me permet aujourd'hui, je dirais, à la tête de SOS Racisme, d'essayer de changer radicalement l'orientation du débat anti-raciste en général, pas que celui de SOS, pour sortir un peu de la vision étranger - français et revenir au problème franco-français, puisque désormais il y a des centaines de milliers de nouveaux Français qui sont confrontés à des difficultés, c'est à eux en particulier que SOS Racisme s'adresse.

Fouad/kelma : Tu dis que la banlieue n'est pas la même dans les années 90 et 2000, comment tu peux faire la démarcation entre les années, par rapport l'immigration, par rapport à …

MALEK BOUTIH : Non, je crois qu'il y a des phénomènes démographiques qui existent, qui expliquent des choses. Par exemple, les enfants d’immigrés qui sont des Français aujourd'hui, qui n'existaient pas il y a 20 ans, le temps qu'ils grandissent, qu'ils s'installent sur le territoire national, ils sont français maintenant. Donc, je pense que ça, par exemple c'est une donnée qui est importante et qui change un certain nombre de choses, de la même manière que le comportement, les relations avec la société française ont évolué.

Il y des problèmes dont on sent pour l'instant qu'ils sont un peu séparés, mais dont nous, à SOS, on essaie de faire le lien, c'est-à-dire d'un côté, une génération qui s'est intégrée à la société française, et pour qui le mot intégration n'a plus aucun sens, et qui est confrontée à des problèmes peut-être de discrimination…

Fouad/kelma : …Je pense pas peut-être…c’est même sûr !

MALEK BOUTIH : Je pense aux générations qui ont plutôt réussi, à ceux qui sont des cadres, à ceux qui sont dans le monde artistique, à ceux qui ont pris pied dans la société française…

Fouad/kelma : Ils ont trente ans actuellement ?

MALEK BOUTIH  Oui, à peu près et puis une génération qui est plutôt enfermée dans les quartiers et qui est plus jeune, et qui est dans une véritable crise d'identité par rapport à ce processus, qui sait plus très bien… qui n’est plus du tout étrangère, qui a souvent très peu de référents culturels…

Fouad/kelma : Est-ce qu'elle se vit comme étrangère, cette population ?

MALEK BOUTIH : Non, elle ne se vit pas comme étrangère, elle se vit un peu comme étrangère à la société française, mais elle ne se vit pas comme étrangère au sens où on l'entend classiquement, c'est-à-dire comme étant algérienne, marocaine, tunisienne, malienne… mais plutôt comme étrangère au sens…, je dirais, à la limite, son modèle le plus proche, c'est presque la jeunesse américaine et on sent bien d'ailleurs que même dans ses produits culturels de référence, c'est plutôt ce qui vient des Etats-Unis qui l'influence, que ce soit d'un point de vue vestimentaire, d'un point de vue comportemental, etc.

Fouad/kelma : Mais je pense qu'il y a une raison à ça, c'est parce que les Etats-Unis justement, donnent une image d'une société où les minorités sont visibles…

MALEK BOUTIH : Oui, mais c'est une image, ce n’est pas la réalité…

Fouad/kelma : il y a des juges, des Maires noirs aux Etats-Unis…

MALEK BOUTIH : C'est une société où le melting pot n'existe qu'à partir d'un millier de dollars de revenus mensuels, je veux dire, il ne faut pas se faire d'illusions, c'est d'abord et avant tout une société de violence et une société de décomposition sociale. La réalité américaine, après, que leurs produits fassent émerger une autre image, c'est une chose, mais la réalité de la société américaine, c'est d'abord que la majorité, par exemple, des jeunes noirs aujourd'hui aux Etats-Unis passent plus dans les prisons que dans les universités.

Fouad/kelma : Oui, mais il y a quand même plus d'hommes politiques noirs et hispaniques qu'en France où il n’y a d’ailleurs aucune représentativité des beurs ou des blacks en politique ou dans les émissions de prime time.

MALEK BOUTIH  Oui, d'accord mais ce n'est pas une fin en soi

Fouad/kelma : C'est important quand même…

MALEK BOUTIH  Oui, c'est important…

Fouad/kelma : Il y a eu un maire à Washington qui était black, il y a plein d'élus qui sont blacks…

MALEK BOUTIH  C'est important…

Fouad/kelma : … Il y a des juges qui sont blacks, des décideurs militaires …en France, combien de mecs des cités deviennent juges…

MALEK BOUTIH  Mais non, on ne peut pas comparer des sociétés…

Fouad/kelma : la présence black en France, avec les antillais est ancienne et pourtant il n’ont droit qu’à un strapontin dans la société française.

MALEK BOUTIH  La présence noire aux Etats-Unis, elle date de l'esclavage, c'est-à-dire de la fin du dix-huitième siècle. La présence des immigrés, des "coloured people", comme on dit aux Etats-Unis, c'est-à-dire cette nouvelle génération de français visibles par ses origines, ça date de quand ?, c'est un phénomène qui est relativement récent, donc d'abord on ne peut pas comparer les choses, c'est pas les mêmes processus, c'est pas la même société, c'est pas les mêmes modes de régulation de société…

Fouad/kelma : Je ne compare pas, mais je veux dire uniquement que, par rapport au peu qui existe aux Etats-Unis, c'est, comment dirais-je, quelque chose qui doit faire beaucoup, à mon avis, désirer les jeunes : ils sentent bien qu’il y a une visibilité black et hispanique dans cette culture américaine, donc ils s’en rapprochent par défaut de visibilité ethnique dans la société française, La culture US c'est une espèce d'ambassade, le seul refuge où ils peuvent se reconnaître par procuration.

MALEK BOUTIH  Oui, qu'il y ait cette perception, c'est une chose, mais moi je ne pense que les gens qui sont, qui doivent s'exprimer autour de ces problèmes, qui doivent réfléchir à ces problèmes, quels qu'ils soient, : militants associatifs, sur le terrain culturel, qu'ils soient sur le terrain politique, doivent eux-mêmes reprendre des stéréotypes sans expliquer la réalité. Je ne peux pas moi aller voir des jeunes de banlieue et leur dire : c'est super, le modèle américain, ce n'est pas vrai. Après je suis obligé de leur expliquer que derrière l'illusion qu'ils ont d'une société où il y a une visibilité, certes, des minorités, il y a aussi un gouffre social et un gouffre de pauvreté qui est énorme. Le problème, ce n'est pas de partir vaincu d'avance. Si on part vaincu d'avance, on se dit : en réalité le mélange racial, le métissage, c'est impossible, ce qu'il faut, c'est se partager un certain nombre de choses et accepter une logique de quotas. Bon, ça c'est une logique qui se comprend, mais c'est une logique de défaitisme, de ceux qui pensent que de toute façon, le racisme est un problème qui va perdurer d'une manière définitive dans les sociétés, qu'on ne peut rien faire d'autre. Moi ce n'est pas mon point de vue. Pour moi, je suis pour le projet d'une société métissée, donc à partir de ce moment-là, je pense qu'il ne faut pas se battre simplement pour que dix pour cent des gens qui sont issus de l'immigration ou issus des minorités aient leur place dans la société, mais pour que cent pour cent puissent vivre et s'épanouir dans cette société.

Fouad/kelma : C'est quoi les moyens qui permettent de réaliser ce projet ?

MALEK BOUTIH  Je pense qu'en l'état actuel des choses, les moyens et les chemins à suivre dépendent de la situation. En l'état actuel des choses, il me semble qu'on n'en est pas là, Si on a une certaine honnêteté, on n'en est pas à un stade où cette population soit en capacité de demander. Pourquoi, parce qu'elle n'est déjà pas en situation de conscience et que le premier pas de l'action politique, c'est d'abord la conscience. Or aujourd'hui, je dirais, par la multitude de phénomènes qui se sont accumulés, il y a une certaine déconscientisation qui s'est établie.

Moi je cite souvent cet exemple-là parce qu'il me paraît frappant. Les gens que nous disions "charitables" de la banlieue, un peu de pitié, un peu comme ça, avec la larme à l'œil, ne comprennent pas ce qui s'y passe. Bon. Moi j'ai pas une vision de pitié. Et donc je peux aussi un peu bousculer cette population pour lui faire prendre conscience, d'abord de ses propres capacités, mais aussi de ses propres échecs qui ne sont pas que de la faute des autres. Quand on voit par exemple… Bon, prenez un quartier HLM. Si vous êtes par exemple le responsable de l'association des locataires, et que vous frappez à chaque porte, et vous dites : bon voilà, adhérez à l'association des locataires, c'est cinquante francs par an, ça vous aidera pour les loyers, pour votre environnement, qu'est-ce que vous répondent les gens ? Non j'ai pas d'argent, j'ai pas le temps, etc., ils vous ferment la porte au nez. Si vous êtes le représentant de Canal Plus, et que vous leur proposez un abonnement pour 160 francs par mois, là ils signent tout de suite. Donc c'est aussi un rapport à la société, à leur propre place, à leur propre logique qui a complètement été détruit, mais ce n'est pas que de leur faute. C'est aussi dû à une politique d'assistanat qui a été mise sur pied, qui tend à…

Fouad/kelma : la désocialisation…

MALEK BOUTIH  Oui voilà, qui tend à faire croire aux gens qu'ils n'ont plus de réaction autonome, de réaction et de place dans la société et qu'ils ont simplement à attendre le chèque qu'on va leur verser, qui est un chèque pour les vacances, pour sa santé etc. c’est une logique de consommation. Donc à mon avis, c'est ça le premier stade de l'action, parce que quand il y a de la conscience, il y a de la possibilité d'action. Quand il n'y a pas de conscience, il n'y a rien de possible.

Fouad/kelma : Il y a une chose que tu as dite qui m'a vraiment beaucoup plu, c'est assez nouveau dans le discours de SOS, ce ne sont pas les beurs qui ne sont pas intégrés, c'est la société française qui n’est pas en phase avec les efforts formidables des beurs pour avoir leur place dans cette société…

MALEK BOUTIH  Bien sûr…

Fouad/kelma : … C'est que les gens sont même en avance par rapport à la société française qui ne sait pas comment gerer cette catégorie de beurs parfaitement intégrés.

MALEK BOUTIH  Oui je crois…

Fouad/kelma : On sent même qu'ils ont fait un pas un peu plus important qu'on ne l'imagine, et c'est la société qui n'est pas au diapason de leur avancée à eux. En plus, en cette époque de sacrifices, où l’on doit mettre en parenthèses sa culture d'origine, notament dans le monde du travail, par exemple, tout le problème est là : la vérité c'est que c'est la société qui n'est pas réellement prête.

MALEK BOUTIH  La réalité, c'est que cette génération de jeunes beurs et blacks qui sont nés de ces immigrations ont non seulement complètement réussi ce processus, d’intégration mais quelque part, je suis prêt à prendre le pari qu'ils l'ont même mieux réussi que les vagues d'immigration italienne, polonaise ou autre. C'est-à-dire que dès la seconde génération, il y a une francisation qui a été même extrême d'un certain point de vue…

Fouad/kelma : : Malgré toutes les sacrifices

MALEK BOUTIH  Malgré toutes les embûches, tous les obstacles…

Fouad/kelma : le passé, la religion…

MALEK BOUTIH  … Le passé, l'actualité, le passé colonial, l'actualité autour de l'Islam, de l'Iran, malgré tout…

Fouad/kelma : Ca fait quand même beaucoup, l'Islam, l'intégration….

MALEK BOUTIH  On cumule toute une série de handicaps et pourtant ça s'est fait. Et quelque part, c'est comme si la société française avait été prise un peu au pied de la lettre, quand elle disait : intégrez-vous, que les gens se sont complètement intégrés, à tel point qu'aujourd'hui on est pris au dépourvu de voir des jeunes qui sont complètement français dire : ben maintenant on est complètement français, qu'est-ce qu'on fait ? Et là, c'est vrai qu'il y a une sorte de décalage. Parce qu'aujourd'hui le problème, il n'est plus de demander à ces jeunes, faites un effort d'intégration, mais dire à la société française, ok, ca y est, maintenant ça c'est fait, ok, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? On est français, pourquoi maintenant, quand on veut aller danser, on n'est pas français, quand on cherche un emploi, on n'est pas français, quand on veut chercher un logement on n'est pas français, pourquoi quand on se retrouve par exemple dans des pays comme l'Algérie, le Maroc, la Tunisie, les consulats et les ambassades de France nous traitent encore comme des étrangers, c'est-à-dire, tout ce que ces gens peuvent vivre en disant, mais on comprend pas entre notre intimité et notre statut social, comment ça se fait qu'il y ait un tel décalage ? Donc évidemment que la question, elle est renvoyée à l'ensemble de la société.

Fouad/kelma : C'était très pertinent, ça prend vraiment la société au défi, parce que, en fait, on a toujours montré les beurs comme des victimes, il y a une espèce d'utilisation des beurs dans le discours de la banlieue, même dans les médias, surtout dans les médias et c'est vrai que c'est jamais un regard Fouad/kelma :autonome, c'est vrai que c'est jamais les beurs en tant que tels, quoi, c'est toujours vu par le prisme d'une espèce d'utilisation, les problèmes de banlieue, la délinquance, alors que pour beaucoup de gens, c'est quelque chose qui ne les concernait pas, en fait.

MALEK BOUTIH  Oui, mais de toute façon, que les gens soient concernés ou pas, ce discours est un discours évidemment extrêmement pernicieux, pourquoi ? Parce que si j'utilisais une image, d'un certain point de vue… il y a… au siècle dernier, le racisme, c'était un racisme de rejet, un racisme d'enfermement physique des gens. Quelque part le racisme du vingt et unième siècle, il va changer de visage. C'est un racisme d'enfermement mental des gens. Et donc, le premier stade de l'enfermement mental, c'est d'abord de briser les gens dans leur conscience. Donc, ce discours misérabiliste, ce discours de victimisation, qui peut apparaître au point de départ, comme ça, comme un discours de gens qui seraient des gens sincères, c'est aussi un discours qui désarme, parce que quand vous êtes éduqués dès vos premiers âges à vous dire que vous êtes une victime, que vous êtes capables de rien faire que vous êtes quasiment racialement liés à un échec, ben vous allez vous comporter tel qu'on va vous le dire. Alors que nous, je crois qu'on a besoin de repositiver. Et quelque part, on n'invente rien. C'est le débat qui avait eu lieu, j'ai souvent cité ça aux militants de SOS Racisme, je leur ai dit : attention, par exemple, s'il y a un pays, on va citer un exemple d'un pays. En Afrique du Sud, quand il y avait la lutte contre l'apartheid, il y avait deux grands mouvement qui existaient. Il y avait l'ANC, de Nelson Mandela que tout le monde connaît, qui prônait la lutte armée etc, et qui avait son utilité, mais il y a un mouvement que tout le monde a oublié, qui était ce qu'on a appelé le mouvement du Black Countries, de Steve Biko. Et Steve Biko, je crois qu'il avait compris quelque chose de très important. Il avait compris que les vraies chaînes, c'étaient les chaînes qu'on avait dans la tête, pas les chaînes qu'on avait…

… c'est pas les chaînes qu'on a aux pieds et aux mains qui font de vous un prisonnier, c'est pas les barreaux qui font de vous un prisonnier, c'est ce que vous avez dans la tête. Et je crois que ce discours de victimisation, ce discours de culpabilisation, quelque part, c'est un discours qui tend à désarmer les gens. Or aujourd'hui, qu'est-ce qu'on constate quand on a un minimum d'observation, qu'on vit dans cette société française ? On constate que les Blacks, les Beurs etc sont des gens comme les autres. C'est-à-dire qu'ils ont des capacité sur le terrain culturel, sur le terrain économique, sur le terrain social, que ils sont professionnels à tous les niveaux, que il y a une richesse, une richesse humaine, une richesse sociale, et aussi, pour être très pragmatique et très terre à terre, parce que il y a pas de honte à le dire, il y a un pouvoir de consommateur, il y a un pouvoir politique. Il y a des centaines de milliers d'électeurs issus de cette immigration et que si il y avait des consciences de cette richesse, alors peut-être que le rapport de forces qui s'établirait dans cette société serait d'une autre nature.

Kelma/fouad Comment faites vous à SOS pour sensibiliser les jeunes aux questions civiques…

MALEK BOUTIH  Alors moi je crois qu'à partir de ce moment-là, je crois que je ne peux pas dépasser ce qui est de mes prérogatives et de mes capacités. Je n'ai pas honte de le dire, SOS Racisme n'est pas capable de tout faire.

On commence à mener depuis plusieurs mois déjà la lutte contre les discriminations. Pour l'instant, personne n'a vraiment compris quels étaient les ressorts de la discrimination. Pour beaucoup de gens, il y a une sorte de parallèle avec les Etats-Unis, avec le problème noir etc… Ca n'a rien à voir. Le problème de la discrimination en France, moi je ne le pose pas, contrairement à d'autres, en matière de quotas ou de visibilité. Je le pose en matière de droits. C'est-à-dire, qu'est-ce que je fais ? Quand des jeunes dans une ville ont un problème pour entrer dans une boîte de nuit, je ne leur dis pas, faites des manifs et demandez à ce qu'on ouvre des boîtes de beurs, je leur dis, faites un constat d'huissier et allez en justice. D'ailleurs je ne suis pas hypocrite avec eux, je ne leur dis pas que la justice est un chemin facile, je ne leur dis pas qu'ils vont gagner à tous les coups, mais je leur dis : faites valoir vos droits en tant que français. Et faites que cette boîte soit condamnée, non pas par les beurs, mais au nom du peuple français dans un tribunal. Parce que c'est comme ça qu'on s'en sortira. Parce que ce débat sur la discrimination, ce débat sur le racisme, ce n'est pas un débat qui concerne les minorités. C'est un débat qui concerne l'ensemble du pays. Si la société française accepte que telle partie de la population n'a pas les mêmes droits que le reste de la population, alors il faudra s'habituer à ce que d'autres catégories soient touchées. C'est comme par hasard, si on commence à voir, par exemple, des handicapés rejetés d'un certain nombre de services, de loisirs, etc. Mais ça ca être la même chose pour les personnes âgées, ça va être la même chose pour… Et puis petit à petit, on a une sorte d'ethnicisme et de profil du Français moyen qui est en train de se dessiner et qui exclut tous les autres. C'est l'intérêt de tous les Français de lutter contre la discrimination, ce n'est pas que l'intérêt des beurs et des blacks. Nous, la lutte qu'on est en train de mener, c'est une lutte de conscientisation, d'action et de prise de responsabilité des gens. Vont venir après d'autres périodes, on va rentrer dans des périodes électorales. Bon, ben chacun sera amené à prendre ses responsabilités. Nous on sera aux côté de ceux qui ont envie de se dire, par exemple de se dire, on veut exercer notre citoyenneté et on veut peser.

Fouad/kelma : Est-ce que tu penses que les jeunes beurs, par rapport à ce discours politique sont toujours captif ?

Je crois que oui, il y a un espace pour agir. Mais cet espace pour agir, il dépend des gens eux-mêmes. Il y a une possibilité, d'abord parce que chaque génération amène son rapport. Ce qu'on a appelé la seconde génération certains sont fatigués aujourd'hui, sont rangés un peu, ont un dessein individuel; il y a une nouvelle génération qui émerge. Beaucoup par exemple ont pris la voie culturelle comme un mode d'expression. Bon, c'est à eux de se mobiliser, c'est à eux de porter pour leur génération. Et de ne pas oublier une chose : par rapport à tous ceux qui portent un discours critique sur le militantisme et l'action politique, de leur dire : si leurs parents à eux, que souvent on sous-estime, c'est-à-dire qu'on considère qu'ils sont des analphabètes qu'ont rien compris, qui ont été exploités - souvent j'entends des jeunes dire, ouais, moi je ferai pas comme mes parents, je fermerai pas ma gueule, j'irai pas à l'usine. Bon ben l'image qu'ils ont de leurs parents, elle est fausse. Si leurs parents s'étaient pas battus, aujourd'hui ils seraient encore des indigènes dans les pays. S'ils sont pas des indigènes aujourd'hui, s'ils ont un certain nombre de droits, si ils ont un minimum de possibilités dans l'avenir, c'est aussi parce qu'une génération qui n'avait rien, elle, dans les mains, qui n'était même pas alphabétisée, a décidé de se battre. Bon. Donc chaque génération doit porter le flambeau de ce combat. Ce sera pas le bonheur absolu, il s'agit pas d'être complètement utopiste, mais il s'agit aussi de reprendre une certaine dynamique. Donc je crois que sur le terrain électoral, aujourd'hui il y a un espace. Si cette jeunesse, elle refuse de l'investir, bon, elle sera marginalisée et elle sera marginalisée de la démocratie française. Et après il ne faudra pas se plaindre. Je veux dire, il ne faudra pas venir se plaindre à la mairie, au Conseil Général, à la Région, ou par rapport à des lois votées à l'Assemblée Nationale quand vous-mêmes, vous êtes pas électeurs. Tu t'abstiens. Moi je crois au pouvoir de la conviction et au pouvoir du combat politique.

Fouad/kelma : Tu parlais tout à l'heure des procès que vous faisiez contre les discothèques qui pratiquent la discrimination, ça a été vachement bien médiatisé, et très efficace. Est-ce vraiment efficace du point de vue juridique ?

MALEK BOUTIH  Pour l'instant, en l'état actuel des choses - je vais être honnête - pour l'instant on a une justice qui est complètement dans l'embarras par rapport aux plaintes que nous avons déposées. On a déposé quelque chose comme une centaine de plaintes qui sont déposées en France. Alors évidemment, ça traîne en longueur, ça traîne des pieds, mais le jour du rendez-vous va venir. Dans les mois à venir, les procès auront lieu. Et nous allons les gagner…

Fouad/kelma : C'est important pour vous ?

MALEK BOUTIH  Moi je crois que c'est essentiel. Je crois que la justice, en réalité, c'est le cœur de la vie socialisée. Le combat que mène SOS Racisme, ce n'est pas un combat simplement idéologique. Que le patron d'une boîte de nuit soit raciste ou pas, je vais te dire ce que j'en pense. Je m'en fous. Qu'il aime ou qu'il n'aime pas les arabes et les noirs, c'est pas mon problème. Ce que je dis, c'est qu'à partir du moment où il tient un commerce et qu'il y a une loi sur les commerces, il doit respecter la loi, point barre. Voilà. Il n'a pas le choix. Ou sinon qu'il ferme sa boîte de nuit. Voilà. Et c'est ce même discours qu'on doit adresser à l'ensemble des acteurs de la vie sociale en France.

Fouad/kelma : Moi il y a un truc qui m'a beaucoup fasciné, c'est ce qu'on appelle en fait l'effet Mondial de 99. En fait on a mis en avant l'effet de l’équipe Black Blanc Beur qui a remporté la victoire, mais il y a une chose que personne n'a noté, c’est l'effet Zidane, mais pour d'autres raisons. Zidane a en effet été le buteur de l'équipe de France, mais Zidane est un beau mec, il a fait quand même des couvertures de magazines, il a fait des campagnes de pub pour Dior, et ça je crois ça n'a pas encore percuté dans la tête des Français, c'est qu'un beur pouvait être beau, beautiful. Et ça, est-ce que tu ne penses pas que ce sont des choses qui peuvent faire avancer le schmilblic ? On ne le dit pas assez. C'est comme un tabou. Un beur désirable…

MALEK BOUTIH  C'est un tabou pourquoi ? C'est aussi une de mes analyses, une de mes observations. Je crois que dans la crise qui existe en banlieue, ce que moi j'appelle la crise d'identité, ce n'est pas une crise simplement en termes intellectuels, sociale etc. C'est vrai que les gens osent peu le dire, mais moi j'ai pas honte de le dire : les gens se referment en eux-mêmes. Ces jeunes ont un complexe physique. Ils ont fini par intégrer la mauvaise image qu'ils ont d'eux-mêmes

Fouad/kelma : tu peux dévelloper…

MALEK BOUTIH  Oui il y a un complexe. Je ne peux pas croire, moi, que tous les phénomènes liés aux crânes rasés, à faire disparaître ses cheveux, à s'habiller d'une certaine manière etc., renvoient pas à une certaine honte de son corps, de sa visibilité, de sa couleur etc. Et c'est vrai qu'une des manières de résoudre ça, c'est de retrouver une certaine beauté dans ces critères physiques. Et c'est vrai que Zidane en fait partie. Et c'est vrai que quelque part, pour ceux qui sont des observateurs attentifs de la société française, petit à petit, par exemple, la beauté arabe est en train d'émerger parmi la beauté française. De la même manière qu'indéniablement, les populations noires à un moment dans les années 80, 90, à travers ce que Jean-Paul Goude a fait avec un certain nombre de mannequins, puis d'autres aussi, à un certain moment, le "black is beautiful" a joué quelque chose. Evidemment, parce que ça permet le métissage.

Il faut dire aux gens, vous êtes beau. Si on ne leur dit pas, vous êtes beau, on n'a rien dit. C'est le début du commencement, c'est le fait de pouvoir se sentir libre de s'assumer dans sa différence physique. Si on ne commence pas par dire ça, on renferme les gens, et on leur fait croire que quelque part, la seule beauté qui existe, elle est blanche. Ce n'est pas vrai.

Fouad/kelma : C'est que tendent à nous faire croire les médias, la pub, la télé…

MALEK BOUTIH  En tout cas, c'est vrai que cette question physique, elle est très importante ça va être un élément qui va faire avancer le combat.

Fouad/kelma : Des mecs comme Kamel du groupe Alliance Ethnik

MALEK BOUTIH  Maintenant, il s'appelle Kamel…

Fouad/kelma : Quand tu le vois en concert, qu'il y a des Françaises qui hurlent KAMEL c'est quand même un truc que tu ne voyais pas il y a dix ans. Elles s'autorisent à idolâtrer un beur. Zidane, c'est quand même quelqu'un qui a été élu le plus bel homme de l'année à l'époque du Mondial, Qui aurait pensé, il y a dix ans, qu'un beur aurait été un sex symbol …

MALEK BOUTIH  Si les gosses dans les cités, ils étaient déjà persuadés qu'ils étaient beaux… Moi, le combat sur les boîtes de nuit… Je vais essayer de dire exactement ce que je pense, c'est des processus qui sont en cours, donc c'est difficile, je ne suis pas un théoricien, mais je crois qu'il sera plus facile paradoxalement de parler de la discrimination à l'emploi, de logement, un certain nombre de choses, que l'affaire des boîtes de nuit. Pourquoi, parce que ça renvoie à la question sexuelle. Et c'est évident que dans la question du racisme, au cœur du racisme, il y a une peur, la peur du mec de couleur qui vient baiser la femme blanche, et vice-versa. Il y a quelque chose comme ça. Et dans les boîtes de nuit, s'il y a une telle crispation, un tel problème de racisme, c'est lié à ça. De la même manière que l'enfermement d'une partie de la jeunesse dans les banlieues, son caractère violent, son rejet des autres, vient aussi du fait que quelque part, ils portent une certaine honte et qu'ils n'ont pas de contacts sociaux. Moins les beurs ont de contacts avec les autres, ils peuvent avoir des fiancées, des rapports avec autrui…, plus ils vont avoir tendance à se renfermer. Donc évidemment que c'est une question qui est au cœur des rapports sociaux. Et je crois qu'autant dans une ville, les gens peuvent accepter facilement qu'on dise, bon ça suffit la discrimination à l'embauche, faut que tout le monde ait son travail, autant les gens sont beaucoup plus crispés quand il s'agira de dire, on va danser ensemble et on va baiser ensemble.

Fouad/kelma : Il s'agit vraiment des questions de rencontre, en fait. Ca c'est complètement le fond du problème…

MALEK BOUTIH  C'est plus dur évidemment de bien sentir ça dans la région parisienne, mais il suffit d'aller dans les villes de province pour se rendre compte à quel point ce clivage est explosif.

Fouad/kelma : C'est terrifiant, la France profonde. A Paris, il y a quand même des beurs qui peuvent rentrer en boite, mais c'est vrai qu'il y a vraiment une espèce de concurrence sur le terrain du sexuel et ça renvoie toujours aux mêmes clichés, l'image du coup de poignard dans le dos, qui est symbolique de la peur de… n'ayons pas peur d'être vulgaires, de la peur et le désir à la fois d'être enculé par un arabe, tu vois ?

MALEK BOUTIH  Ce n'est pas tout à fait faux.

Fouad/kelma : En fait, je parlais de beurs qui se sentent mal dans leur peau. Est-ce que tu penses que tout cet aspect physique, ce n'est pas une espèce de volonté de ne pas être singulier… ?

MALEK BOUTIH  Non, je ne crois pas. Au contraire, il n'y a aucune singularité qui apparaît dans leur attitude.

Fouad/kelma : C’est bien ce que je pense

MALEK BOUTIH ?Il y a une manière de se noyer, de ne pas exister en tant qu'individu, de se noyer dans une identité sociale. Et moi le premier, je vais pas tout rejeter d'un bloc, mais quelque part, il y a une sorte de déguisement de banlieue qui existe aujourd'hui. A un moment ou à un autre, il faudra le dire, que c'est pas le nec plus ultra d'être tout le temps en survêtement et avec une casquette. Je n'ai rien contre les survêtements et la casquette, moi-même, j'en porte. Il m'arrive de porter des baskets. Mais on peut aussi porter des chemises, s'habiller… Et l'habit aussi est un code qu'on adresse aux autres. Si dans le code qu'on adresse aux autres est un code d'agression, de violence, de bande, il ne faut pas se plaindre aussi de pas avoir de contacts avec les autres. Si dans son code, on adresse des passerelles, alors on peut se rejoindre. Et je crois qu'effectivement, dans la manière de se comporter aujourd'hui, il y a petit à petit l'étouffement des individus et l'émergence des groupes. Le beur ne se conçoit pas en tant qu'individu, mais en tant que bande. Et là on comprend les relations difficiles qui peuvent exister.

Fouad/kelma : Seul, il n'est rien.

MALEK BOUTIH  Seul il n'est rien. On renvoie toujours à une question de confiance en soi, une confiance en sa beauté, en ses capacités, en ses relations. Et ça je crois que c'est vraiment un discours qu'il faut marteler. Je veux dire partout où il faut passer, il faut arrêter de dire, ah ça ne va pas, c'est la galère, c'est la merde, on est rejetés, il faut dire : on est beaux, on est forts, on est capables. Et il faut le dire parce que c'est en positivant qu'on arrivera à briser cette logique de ghetto qui est en train de s'installer.

Fouad/kelma : Que penses-tu du combat de l’écrivain Calixe Beylaya en faveur des quotas de blacks et beurs dans l’audiovisuel ?

Malek Boutih : Moi je suis pour le métissage, je ne suis pas pour des quotas. Je suis un enfant de la république et je l'assume. C'est pas parce que je dis que je suis un enfant de la république que je suis à genoux devant la république en disant : c'est une icône. La république, c'est un combat. Bon il faut encore combattre. Je n'ai pas perdu ce combat. Et je pense que ceux qui disent les quotas aujourd'hui sont des gens qui ont perdu. C'est en ça que ce sont des loosers.

Fouad/kelma : Elle a quand même tapé juste, et c'est quelque chose que tu as tout à l'heure évoqué, c'est de dire qu'on peut toujours faire pression par un moyen ou par un autre, et grâce à ce combat avec son collectif il y a maintenant une speakerine black sur LCI . Tout ça parce le Colletif de Calix Beylaya avait menacé de boycotter Bouygues Telecom en demandant aux blacks de rendre leur portables chez Bouygues. Moi je trouve ça politiquement pas con du tout, tu vois.

MALEK BOUTIH  Je crois pas à ça à ce discours-là, il y a un moment dans la vie… On ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre. Soit on veut être tous des égaux, et on se bat pour l'égalité, et c'est un combat. Ou soit on dit que l'égalité, c'est un principe formel, qui n'existe pas, donc on dit : chacun sa part dans la société. Je crois qu'aujourd'hui il y a une sorte de confusion de plein de questions. On mélange toutes les questions. J'ai entendu des gens me parler du quota de femmes à l'Assemblée comme étant un exemple qui pousserait vers ça. On m'a parlé de la question homosexuelle. Mais chaque question a ses propres spécificités qu'il faut comprendre.

Fouad/kelma : Oui, mais tu ne fais que constater…

MALEK BOUTIH  Je pense, et je le dis en toute sincérité : e ne veux pas être une minorité dans ce pays, même respectée. Je veux être le commun des mortels de ce pays. Je ne veux pas être supérieur, inférieur, je veux être l'égal de n'importe quel individu que je croise. Donc c'est un combat et je le mènerai jusqu'au bout. Je n'accepte pas d'être une minorité et je crois que c'est un discours . C'est-à-dire que le seul projet dans la société, c'est quoi ? Chacun son quartier, chacun sa boîte de nuit, chacun sa culture. Il y a une speakerine black à LCI, c'est extraordinaire… Mais si les sujets dans l'actualité, c'est toujours des beurs qu'on voit en train de voler des voitures, on n'a rien gagné. Et que ce soit un black qui fasse le commentaire, ça ne change rien. C'est plutôt dans le contenu de l'information, dans la vision de la société que les choses doivent évoluer. culturels.

Fouad/kelma : Dans le journal le Parisien, il y a des micro interview où l’on voit parmi quelques français, des maghrébins donner leur avis sur des faits d’actualité, l’ouverture d ‘une ligne de tramway, les 35 heures…pour moi, ça c’est de l’intégration concrète, la reconnaissancer que ces gens existent dans la ville …

MALEK BOUTIH  Oui c'est vrai, le Parisien est un quotidien qui essaie d'intégrer la

Fouad/kelma : Les quotas, c'est une solution de facilité ?

MALEK BOUTIH  C'est une solution de facilité.

Fouad/kelma : La question sexuelle. Tu disais que les beurs sont mal dans leur peau, qu'ils ont des codes qui les marginalisent, mais est-ce que personnellement tu penses qu'il y a réellement une frustration sexuelle. J'ai lu quelque part qu'il y a une regression terrible du statut des filles en banlieue…

MALEK BOUTIH  Indéniablement. Je crois qu'il y a une frustration sexuelle qui existe, qui est assez forte, elle vient de la conjonction de plusieurs phénomènes, il y a pas une explication, il y a indéniablement le rejet dont ils sont victimes. Si tu vas pas en boîte de nuit, tu ne rencontres personne…

Dans le comportement individuel, on a tous connu ça, je suis né dans une cité, je sais ce que c'est, quand on était à 5 pour aller draguer une nana, soi-disant, on comprend que la nana se sauve. Et puis l'éducation sexuelle au sein de leur propre famille, avec tous les tabous qui existent sur la sexualité, alors les mecs font semblant que ça n'existe pas, alors que ça existe fortement pour eux, mais les nanas, elles savent que ça existe d'une manière très puissante à leur égard.

Fouad/kelma : il y a une tension incroyable liée à la sexualité…

MALEK BOUTIH  Il y a une sorte de confusion entre ce qui est de l'héritage culturel lié à leurs origines avec les tabous de sexualité, de comportement etc. Nous on a des jeunes qui finissent par croire qu'ils doivent se plier à un mode de vie qui était celui de leurs parents, incapables d'assumer leur dimension moderne, française, dans leurs relations affectives. Bon il y a aussi que dans nos familles, l'autre jour, je disais ça à un ami, je disais… Il ne s'agit pas de jeter la pierre, c'est comme ça dans nos familles, c'est rare que le papa ou la maman dise à son enfant : je t'aime. Ce mot-là, j'aimerais bien savoir combien d'hommes ont entendu leur père ou leur mère leur dire une fois je t'aime. Ce mot n'existe pas beaucoup chez nous. Même la notion de tendresse, chez nous, elle est un peu évacuée comme étant une faiblesse. Ce sont des choses qu'il faut savoir.

Fouad/kelma : Même les maris ne prononcent pas le pronom de leur femme…

MALEK BOUTIH  Faut pas faire de généralité, c'est vrai que ça peut exister. Mais c'est vrai que globalement, on est quand même dans des rapports, dans des modèles familiaux qui sont des modèles patriarcaux, où l'amour est absent du jeu social.

Fouad/kelma : absent tout simplement ?

MALEK BOUTIH  Oui, absent.

Fouad/kelma : N’est-ce pas le vrai drame de notre communauté ,

MALEK BOUTIH  Oui, un peu, évidemment. Je crois qu'effectivement il y a un problème…l'amour est le grand absent du débat, oui.

Fouad/kelma : Dans la communauté maghrébine ?

MALEK BOUTIH  Mais aussi dans les relations à l'égard de l'ensemble de la société.

Fouad/kelma : D'accord, mais pour nous-mêmes, c'est essentiel ??????

MALEK BOUTIH  Oui, c'est essentiel. D'ailleurs, Dans les quartiers, il n'y a pas de secret. A quel moment les jeunes se rangent, c'est quand ils sortent avec quelqu'un, quand ils découvrent l'amour. Tout à coup la vie prend un sens pour eux et ils découvrent surtout que le sens de la vie, c'est pas la bagnole, le pognon et la carte bleue simplement. Il y a quelque chose de plus profond.

Fouad/kelma : Et ça tu l'as vu dans tes relations personnelles ?

MALEK BOUTIH  Oui, dans mon expérience, en vivant au jour le jour, en montant des associations, c'est évident. Quelque part, c'est utopique ce que je vais raconter, mais quand on attrape un jeune délinquant, pas quelqu'un qui a commis des actes graves, je parle de trafiquants de drogue, mais de gens qui ont des comportements violents et un peu asociaux, je suis certain que si on le condamnait à aimer quelqu'un, …

Fouad/kelma : …le condamner amour comme disait Cyril Collard…

MALEK BOUTIH  Exactement

Fouad/kelma : Tu parlais tout à l'heure de l'éducation sexuelle dans les familles, j'ai l'impression qu'on est dans le même schéma qu'il y a trente ans. En fait le beur est un petit roi, c'est un comportement qui est encouragé par la mère. Il faut surveiller les filles, les mater, être un homme dès 14 ans…Et une fois qu’il est dans la société, il faut voir, il n'y a plus grand chose, quoi . Le petit homme qu’on a fabriqué dans le huis familiale est complètement démuni dans la société et la rue française où tout le monde est à égalité. Son petit diplôme de macho ne lui sert pas à grand chose.

MALEK BOUTIH  Donc il cherche sa mère… (rires)

Fouad/kelma :Par quel biais ?

MALEK BOUTIH  Peut-être que la manière la plus visible aujourd'hui de voir l'évolution de ces rapports, c'est sur la question des femmes. Moi, je raconte cette anecdote, elle me paraît marquante, mais quand on voit aujourd'hui des jeunes, nés en France, francisés, dans leur vie culturelle, ils sont plutôt des jeunes comme les autres, refuser que leur copine, leur femme, fument devant eux, sous prétexte d'importer des traditions, il y a un problème.

Parlons de la question homosexuelle. C'est une question que j'ai été amené à traiter quand j'ai travaillé dans la fédération de la maison des potes, c'est un travail que j'ai mené dans des quartiers de banlieue et je sais à quel point c'est déclencheur de violence par rapport à toute une série de complexes, donc effectivement on est encore comme il y a trente ans. Alors peut-être aussi que c'est des effets de génération. Peut-être que les choses ont un peu évolué avec cette troisième ou quatrième génération qui est en train de naître, et dans les rapports avec les parents, j'espère, mais il faut aussi briser les tabous. On en n'est peut-être pas à dire ce qu'il faut faire, je crois qu'en matière sexuelle comme en matière de sensibilité, j'ai jamais été favorable à un discours officiel, mais j'ai toujours été favorable à ce qu'on lève les tabous et qu'on parle. Libérer la parole, je crois que c'est le stade aujourd'hui qui est devenu très important.

Fouad/kelma : Dans quel cadre as-tu traité cette question ?

MALEK BOUTIH  Dans le cadre de la lutte contre le sida. A l'époque, j'avais constaté que les politiques de prévention, les messages de prévention tels qu'ils existaient par les associations, avaient deux défauts essentiels, le premier, c'est qu'elles tendaient à leur corps défendant, elle tendaient à limiter la question du sida à la question homosexuelle, globalement, et à l'époque, à certaines catégories de la population, plutôt blanches, plutôt centre-ville…

Fouad/kelma : Le Marais ?

MALEK BOUTIH  Voilà. Et ce qui faisait que globalement en banlieue, dans la jeunesse, il était dit que globalement, le problème du sida, c'était un problème qui concernait les homos et les toxicos. Et j'avais d'ailleurs sorti à l'époque une affiche qui avait fait un grand scandale dans le milieu homosexuel, où j'avais mis les pieds dans le plat, c'est des affiches que nous, on placarde en banlieue, en disant : si vous croyez que le sida ne concerne que les pédés et les toxicos, alors continuez de baiser sans capote.

Alors, je le reconnais, ce n'est pas facile comme travail, je vais raconter cette anecdote : c'est un ami à moi qui aujourd'hui encore est militant dans l'Essonne, qui est venu travailler. Le premier jour où il a commencé à travailler, il a eu la franchise de le dire…

Il a commencé par dire : je suis pédé. Le premier jour. Il s'est fait casser la gueule. Physiquement parlant.???

Ca s'est passé comme ça. A Grigny. Dans la Grande Borne. Et il est revenu le lendemain. Les gens se sont dit : putain, on lui a cassé la gueule, il revient. Il a commencé … Et il a tenu une permanence dans mon association, évidemment, personne n'osait venir le voir. Petit à petit, celui qui avait des problèmes de drogue a commencé à venir le voir en lui demandant s'il pouvait l'aider à trouver des substituts, et puis des jeunes sont venus lui dire qu'ils étaient homosexuels, soient par choix, soient pour des raisons qui sont des tabous aujourd'hui, par exemple la prostitution. On sait qu'elle est en train de se développer à cause de la misère sociale, et une jeune génération de garçons pratique la prostitution. Ils sont venus discuter avec lui. C'était le seul mec avec qui ils pouvaient discuter. Il n'a pas fait des miracles, mais quelque part, le peu qu'il avait, ça a été une bouffée d'air pour les gens qui étouffaient dans ce milieu. Mais j'étais une des rares associations à le faire, la plupart ne le font pas, il y a une coupure qui m'inquiète beaucoup autour de ces questions. Puisqu'on est à quelques jours de la Gay Pride, moi je trouve que le milieu militant, je ne parle pas du milieu homosexuel, mais chez les militants, c'est un peu le militantisme des petits bourgeois des centre-ville.

Et si on parle de l'homophobie, par exemple, c'est en banlieue qu'elle est la plus forte et la plus violente. En banlieue, le pédé, on ne le regarde pas du coin de l'œil, on le tabasse, on le viole, on le pourchasse.

Fouad/kelma : je ne sais pas si je dois le dire mais le rapport annuel de SOS Homophobie comportait énormément de témoignagnes d’agression d’homosexuels par des beurs …

MALEK BOUTIH  Mais je crois que ce n'est pas un tabou de le dire. Il faut le dire. En quoi c'est un tabou ? Est-ce que c'est normal que ces mecs-là fassent, eux qui se plaignent d'être victimes du racisme, des ratonnades à pédés ? Moi je dis, c'est gens-là, je ne veux plus en entendre parler. Et il faut les montrer du doigt. Mais il y a aussi d'autres choses qu'on ne dit pas. J'ai des amis homosexuels beurs qui me racontent que quand ils vont dans les bars ou dans les boîtes, on les prend quasiment pour des prostitués, sous prétexte qu'ils sont beurs. Ils prennent des claques des deux côtés. Donc à un moment, il faut arrêter de tout mettre sous le boisseau, de ne pas oser en parler, de dire que tout va, de faire quelques articles confidentiels dans les journaux. Il faut libérer la parole. Il faut dire les choses, dire que ceux qui agressent principalement les pédés, qui font des descentes dans un certain nombre de lieux de drague pour homosexuels, ce sont des beurs ou des blacks. Et que ça renvoie à leur complexe par rapport à cette question-là.

Fouad/kelma : C'est quoi le complexe

MALEK BOUTIH  C'est-à-dire à toute cette misère sexuelle, à tous les rapports ambigus qu'ils ont avec ce type de choses. On sait bien ce que ça veut dire. On sait qu'il y a une frustration sexuelle qui existe, donc il doit y avoir des tentations homosexuelles qui existent, voilà.

Fouad/kelma : Ce c’est l’effet boomerang de la banlieue hyper masculinisée à tel point que cela en devient jouissif. En fait on convoite ce qui est soit, ce que l’on voit dans nos relations sociales quotidienne, dans la vie d’une cité.

MALEK BOUTIH  Oui, qui est très macho, très violente

C'est le contentement des gens rejetés, c'est les caïds de leurs petits quartiers. Ce sont des gens qui se contentent de trois fois rien en fait. Ils ont abandonné les vrais combats politiques, pour l'égalité et en contrepartie, ils sont dans une logique de partage de territoires. Je suis le roi du monde dans mon quartier, je suis un moins que rien à l'extérieur. Et bien ces gens-là, évidemment, adoptent des comportements un peu de dictateur.

Fouad/kelma : Cette image est pour eux tellement valorisante qu'ils sont prêts à aimer ce qu'ils sont, l'image masculine ? C‘est un effet de mirroir.

MALEK BOUTIH ?Je ne sais pas s'ils aiment, je crois qu'ils n'ont pas le choix.

Fouad/kelma : Je les vois quand même, je les observe, il y a quand même une espèce de jouissance de ce qu'ils sont, de cette hyper masculinité, qui n'est qu'une façade, ok, mais qui les fait jouir !

MALEK BOUTIH ?Oui, c'est une illusion…

Fouad/kelma : Ce qu'on voit actuellement, c'est les beurs qui baisent entre eux, des beurs qui cherchent racaille pour racaille. Je crois que ce sont des stéréotypes parce que tous ces mecs sont passifs, il n'y a aucune notion concrète de virilité telle que nous on peut la concevoir, tu vois, c'est vraiment que de l'imagerie… on jouit de ce qu'on est.

MALEK BOUTIH  Je crois que le premier temps il faut poser des bases, dire les choses. Donc dans l'interview… c'est pour ça que je t'ai dit tout à l'heure, je t'ai repris quand t'as dit on ne va pas mettre dans cette interview le gros probleme des agression beurs tel que cité dans le rapport d’SOS HOMOPHOBE Je t'ai dit : mets-le, fais-le, dis-le. Vous devez le dire, je dois le dire. Moi, s'il m'arrive, dans une interview publique, si un magazine me pose des questions sur cette affaire-là, je n'aurai aucune honte à le dire. Je trouve que les gens qui font des descentes près de la gare de Marseille, dans un certain nombre de lieux de Paris, les gens qui font des ratonnades à pédé, ils méritent d'être poursuivis, ils méritent de payer, ce sont des gens dégueulasses ! dégueulasses ! Qui partagent plus de valeurs avec Le Pen qu'avec moi.

Fouad/kelma : Pour beaucoup de beurs qui viennent de banlieue, ce n'est pas seulement inconcevable, le fait q’un beur puissent être pédé

C'est quelque chose qui est vraiment inconscient, comme si c'était la pire des choses

MALEK BOUTIH  Parce que c'est la pire des choses pour eux. T'es beur et homosexuel, alors t'es moins que moins que rien. Parce que déjà t'es beur, c'est un handicap, si en plus t'es homosexuel, t'es au fond de la poubelle. Donc on comprend les difficultés qu'ils ont. Je crois que si on veut aider cette génération, ceux qui sont concernés en tout cas par cette question, à pouvoir vivre de manière décomplexée leur sexualité, c'est déjà pas facile pour un certain nombre de gens qui sont plus protégés dans la société, plus intégrés - dans tous les sens du terme, socialement, racialement etc. — on doit poser les choses et ouvrir la parole. Donc je comprends très bien, ces jeunes-là n'ont pas envie de se mettre un handicap en plus sur le dos. C'est déjà dur la vie, si en plus, on ne peut même plus rentrer à la maison tranquille, parce que … C'est comme ça que ça se passe chez nous, c'est une rupture totale avec sa famille, une rupture totale avec ses amis, avec son quartier… Alors c'est quoi ? Pour finir comme une pute ?

Fouad/kelma :Comme un être qui reconstruit sa vie.

Malek Boutih Moi je reconnais au mouvement homosexuel d'avoir compris une chose, c'est que sur ce genre de question, on n'avance pas millimètre par millimètre. Il y un moment où il faut casser tous les tabous, faire avancer les choses. Alors on ne règle pas tout, mais au moins, on a déjà posé le débat. Je crois que le travail que peut mener une association comme Kelma et d'autres, je ne les connais pas toutes… Elles doivent le faire, elles doivent s'engager fortement. En tout cas, si nous, SOS Racisme, on peut les aider ponctuellement pour mener ce genre de combat, on sera volontiers partie prenante parce que je crois que dans l'essence de ce que ça veut dire, c'est le même combat que je mène. Même si moi, c'est plus généraliste, je crois que c'est le même.

Fouad/kelma : Tu ne penses pas que pour eux, être beur, c'est une valeur suprême qui ne permet pas d'être pédé… cet espèce de privilège suprême d’être un homme musulman avec toute la notabilité que cela confère…

MALEK BOUTIH  Oui, mais je crois que pour cette génération, il faut faire attention à la différence entre l'apparent et ce qu'ils ont au fond d'eux-mêmes. Au fond d'eux-mêmes, il y a plus de souffrance que de fierté. Et qu'aujourd'hui, il ne faut pas se laisser avoir par l'illusion de la fierté, derrière, il n'y a que de la souffrance. Quand on est jusqu'à 25, 26 ans sans relations sexuelles, qu'on n'a pas de contacts avec les autres, qu'on est enfermé et que la pire des choses, c'est que, même quand on commence à avoir une vie sociale, qu'on travaille, qu'on a un peu d'argent, on n'a pas de contact avec les autres, on n'a pas le sel de la vie, l'essence, c'est une souffrance qui doit terrible. Certains prennent prétexte de cette souffrance pour tomber dans la logique de la violence, d'autres essaient de trouver des chemins. Je crois qu'on doit, nous les aider à ouvrir les portes et à laisser s'exprimer un certain nombre de choses.

Fouad/kelma :Tu penses que la misère sexuelle est proportionnelle au degré d'homophobie dans les banlieues ?

MALEK BOUTIH  Elle est tellement généralisée, mais je crois que l'homophobie est un combat particulier dans les banlieues. Je le reconnais. C'est pour ça qu'il faut des associations particulières pour mener ce combat-là parce qu'elle renvoie à des blocages qui sont plus profonds. Quoique par tradition culturelle, si on peut dire, on sait que dans le monde arabe, il n'y avait pas le même rapport à la question homosexuelle que celui qui pouvait exister dans le monde occidental.

Fouad/kelma : oui, c’est moins intellectualisé, on en parle pas.

MALEK BOUTIH  Il faut avoir le courage et l'honnêteté de se dire qu'on est en au premier stade, au stade où il faut libérer la parole. Après on se posera des questions sur le statut social des gens, leur capacité à s'assumer, leur volonté. Libérer la parole. Quand on aura fait ça déjà, on saura de quoi on parle.

Fouad/kelma : Votre theorie, c'est que c'est que la violence actuelle homophobe en banlieue est quelque chose de complètement actuel. Je vous dis ça parce que j'ai beaucoup d'amis français qui ont 50 ans et qui me racontent qu’a leur époque, date de l'émigration de mon père, et il n'y avait pas cette violence comme avec les jeunes aujourdh’hui. Les pères avaient aussi des relations homosexuelles pour des raisons de célibat, c'était un tabou, certes, mais il n'y avait pas cette violence.

Fouad/kelma : Tu penses qu'une association comme Kelma a son utilité ?

MALEK BOUTIH  Non seulement elle a son utilité, mais j'ai même un certain respect pour son travail.

Fouad/kelma : Tu penses que les problèmes du sida auprès des beurs en général, c'est quelque chose de sérieux…,

Je pense qu'aujourd'hui, ça fait partie des choses qu'on ne dit pas, alors que partout on fait passer des choses sur le thème : la pandémie est en régression, on ne se rend pas compte qu'il y a une progression énorme en banlieue qui touche en particulier ce genre de population, qui n'a pas été à mon avis assez sensibilisée, dans les deux termes, que ce soit dans le cadre des relations homosexuelles, que ce soit dans le cadre des relations hétérosexuelles et qu'il y a encore beaucoup de tabous à briser si l'on veut les aider à lutter contre le sida.

Fouad/kelma : Pour conclure, je dirais que le tabou ultime à casser, c’est de rendre leur adolescence à ces gamins qui se retrouvent au bas de leur immeuble dans les bandes où la seule loi qui compte est celle de la violence ; où les famille demandent à un gamin de 13-14 ans d’être un substitut du père pour mater les filles, leurs sœurs. Comment voulez que ces gamins en devenant adulte puisse avoir des relations sociales et surtout affectives saines expurgées de toute défiance ?

 

 

 

 

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