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La difficile Cohabitation de l'Islam et de la laïcité
Par Mounia Daoudi *

Les bouleversements politiques de la deuxième moitié du vingtième siècle ont profondément modifié les rapports entre islam et Etat dans le monde arabo-musulman et l'on est désormais loin, du système traditionnel dans lequel le pouvoir était détenu par un sultan, un roi ou un émir, légitimés par un collège d'oulémas, qui régnaient sur une société régie par des lois mêlant chariâ et droit coutumier. A l'exception notoire des régimes monarchiques, cette structure historique des pouvoirs a en effet été remise en cause dans la plupart des pays arabes et musulmans, par l'émergence de nouvelles sources de légitimité, généralement nées des luttes d'indépendance, et qui n'avaient quasiment rien à voir avec l'islam. L'approche nationaliste et modernisatrice des nouvelles classes dirigeantes, n'a en effet , pas hésité à privilégier l'élément laïque, notamment mis en évidence dans les législations sur le statut personnel. Et cela a été particulièrement vrai dans des pays comme la Turquie, la Tunisie, l'Egypte ou l'Irak. Même le Pakistan, le seul état à avoir été créé avec une spécificité musulmane en 1947 sur les ruines de l'empire Britannique des Indes, a connu des constitutions et des lois plutôt laïques jusqu'à la fin des années 70.

Mais contrairement à une idée reçue, la question des relations entre l'islam et les Etats où la population est majoritairement musulmane ne se pose vraiment que depuis les années 70. C'est à cette époque, en effet, que la plupart des Etats ont été confrontés à un "retour" de l'islam sous deux formes avec d'une part une contestation politique islamiste prônant la mise en place d'un Etat véritablement islamique et, d'autre part, ce que l'on appelé une "ré-islamisation par le bas" menée par des milieux conservateurs qui réclamaient une plus grande islamisation du droit et de la société. Et cette double contestation a eu des conséquences non négligeables. Pour se maintenir en place, la plupart des régimes se sont ainsi mis à courtiser, avec plus ou moins d'arrière-pensées, leurs milieux conservateurs en acceptant une certaine forme de ré-islamisation sociale et juridique. Ils ont également cherché à contrôler, souvent par la répression comme en Turquie ou en Tunisie, ou par des cooptations contrôlées comme au Soudan ou en Pakistan, les contestations politiques. Les monarchies traditionnelles n'ont pas échappé à ce schéma et ont fait une place aux islamistes dans un subtil équilibre au pouvoir. Ainsi au Maroc, si Al Adl Wal Ihssane n'est toujours pas reconnue légalement par les autorités, elle n'en est pas moins une association bien présente sur le terrain et qui peut organiser des manifestations publiques. La répression y reste mesurée, contrairement à l'Arabie Saoudite qui s'appuie depuis sa création sur des oulémas strictement wahhabites, et qui interdit sur son territoire tout autre mouvement fondamentaliste, alors qu'elle n'hésite pas à financer, hors de ses frontières, des mouvements radicaux comme, par exemple, le GIA en Algérie ou les Talibans en Afghanistan.

Tous ces pays, ou presque se sont refusés à risquer une troisième voie potentielle qui aurait consisté à banaliser, voire à intégrer des mouvements islamistes dans le jeu politique en fonction de leurs performances électorales. On l'a notamment vu en Turquie, en Jordanie ou en Algérie, où les répressions ont fini par imposer une laïcité autoritaire au détriment de la liberté. Ce qui a eu pour conséquence de permettre aux mouvements islamistes de se réclamer de la démocratie, un concept pourtant fort éloigné de leur idéologie.

Si le concept le laïcité a dominé au lendemain des indépendances dans de nombreux pays arabo-musulmans, les seuls Etats qui ont explicitement opté pour cette laïcité dans leur constitution se comptent sur les doigts d'une main. Seule en effet la Turquie et quelques anciennes républiques soviétiques comme le Kazakhstan, le Turkménistan ou l'Azerbaïdjan, possèdent aujourd'hui une législation qui ne contient aucune référence à l'Islam. Mis à part l'Arabie Saoudite, l'ex-Afghanistan des talibans et certains Etats de Malaisie et du Nigeria, rares sont les pays qui appliquent strictement la chariâ. La plupart des Etats ont en effet mis en place un système mixte où le statut personnel est largement inspiré de la chariâ mais où le droit est en général un droit positif (ensemble des lois promulguées par l'Etat).

* paru dans le Journal Hebdomadaire n° 48 (vol2) du 12 au 18 janvier 2002

 

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