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Deux amantes vues de dos.
Par Rehab, Rabat
Un soir, dans le bus, j’étais assise derrière deux jeunes filles. Comme j’étais assez proche d’elles, j’entendais, sans grand effort, leur discussion. C’était une suite de messages codés que je reconnaissais bien.

Leurs gestes furtifs ont tout de suite attiré mon attention. J’ai remarqué comment elles se forçaient de se cacher ; comment elles partageaient des attouchements discrets et timides, et que chacune d’elles voulait faire sentir à l’autre sa présence en profitant et en comblant leur âme de cette affection.

Elles étaient devant moi, et formaient un très beau tableau: deux amantes vues de dos.
J’ai vu comment une d’elles faisait semblant d’être fatiguée pour poser sa tête sur l’épaule de son amie et que cette dernière, d’un geste affectueux, inclinait sa tête vers elle. J’ai vu cette main, frêle, jouant avec les cheveux de son amie, cette même main se posant tendrement sur le dos, caressant fraternellement cette épaule. Cette épaule qui semblait réclamer plus de chaleur et, en même temps, dégager tant de gratitude.
Tant de précautions! Tant de gestes clandestins! Tant de tendresse
refoulée!

Nous étions dans un lieu public. Et ce public ne tolère aucune indécence, aucune déviance. "Wa khalaknakoum rijaalan wa nissaâan litaârafou". Dieu a dicté sa loi, l’homme a été crée pour la femme et la femme a été créée pour l’homme; quiconque transgressera cette loi sera maudit aux yeux de Dieu et des hommes!

Tous ces petits gestes dans le bus passaient inaperçus et ne choquaient personne. Moi praticienne par excellence de ces gestes clandestins, moi connaissant par coeur la signification de ces petits rapprochements discrets, j’avais tout de suite saisi la situation.
D’un coup, j’ai ressenti un malaise. Car je me suis vue avec mon amie faisant tout mon possible pour me contrôler. Car je me sentais toujours, à ses côtés, en ébullition. J’ai revu les mêmes gestes, j’ai ressenti la même frustration et parfois la même colère. Colère et frustration de ne pas pouvoir être tout simplement moi-même! Sentiment qui me saisissait chaque fois que nous étions l’une près de l’autre, en public.
Parfois je défiais tout le monde, et nous traversions les avenues de la ville mains jointes, bras entrecroisés ou parfois, dans le café, je mettais sa main sur sa joue après l’avoir embrassée.
Hypocritement, nous masquions nos regards embrasés, nous emprisonnions
nos attouchements dans la norme jusqu’à ce que nous nous trouvions, chez nous, pour enfin nous libérer, de toutes les barrières, vers un océan de désir.
Mon coeur a commencé à se serrer un lourd poids se posa sur moi. Une immense solitude m’a envahie, un rappel lancinant de ma rupture toute récente avec elle.
Cette amie que j’ai rencontrée après tant d’années de solitude. Cette amie qui m’a comblée en me faisant oublier mes dernières années de détresse et qui m’a émerveillée jusqu’à me faire oublier le monde si hostile à ce que nous sommes et dans lequel nous vivions.Peu importe la cause de ma rupture mais la conséquence est là et elle m’est insupportable. Je me suis souvenue comment elle m’a raccroché au nez, la dernière fois où je l’ai appelée .
Son geste signifie-t-il qu’elle a tout oublié et que ma présence ne lui manque pas autant que la sienne me manque? Et ce silence?

Moi, j’étais incapable de me confier ou d’évoquer ma relation sauf à quelques
amies intimes qui n’ont rien trouvé de mieux pour me soutenir que de me féliciter d’avoir rompu et de m’encourager d’entamer une relation différente de ma première avec un homme cette fois-ci.

Dans ce bus, désespérée et malheureuse, derrière ces deux amantes, j’ai voulu
tout balancer derrière moi, descendre dans le prochain arrêt, me diriger vers la cabine téléphonique la plus proche pour composer son numéro et lui demander pardon. La supplier, lui présenter mes excuses même si je ne suis pas fautive juste pour qu’elle me revienne.

Blessée, je digérais très mal ma rupture, mais je suis forte, je ne pleure pas je vais me ressaisir. Oublier le passé? Je ne regarderais pas en arrière! Celles qui regardent en arrière se transforment en statue de sel. Mes larmes sont épuisées, je n’ai plus de sel en moi!

Pas question de revenir à elle, ma solitude si pénible soit elle m’a changée. Parfois absorbée par mes souvenirs, j’oublie le monde entier, comme si j’étais toute seule et les passants, sans visages, ne sont plus que des fantômes
inoffensifs.

Avant dernier arrêt, les deux amies ont descendues. Les places sont libres.
Elle aussi est partie, j’ai assez souffert, la place est libre!
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