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Littérature:
L'enfance est un thème qui me parait plus présent dans la littérature maghrébine que dans la littérature occidentale très riche et variée. Une enfance qui, lorsqu'elle n'est pas meurtrie, déshéritée, fracassée, elle est oubliée, rejetée voir niée. Jules Vallès, dans " l'enfant ", parle avec une désinvolture, une ironie et une distance tellement fortes qu'à aucun moment on arrive à croire que le pauvre gamin était réellement malheureux et cela malgré la vie dure que lui menait sa mère par son ignorance, sa méchanceté et sa mesquinerie de petite bourgeoise qui n'arrivait jamais à satisfaire ses frustrations en tous genres. Victor Hugo, lui, dans " les misérables " nous avait livré une grande saga complètement fictive mais inspirée quand même de faits vécus à son époque. Les enfants de Victor Hugo sont malheureux, traumatisés, misérables mais ils restent lucides sur ce qui leur arrive. Ils se battent pour survivent. Pour prouver leur présence à un entourage complètement indifférent. L'enfance de Marcel Pagnol est heureuse. Elle est même nonchalante. Epanouie. Elle est bercée par l'amour d'un père très attentionné et d'une mère douce et dévouée. Le roman de Victor Hugo a eu un grand écho. Celui de Jules Vallès a fait scandale. On sait tous pourquoi. Parce que la société n'était pas encore prête à entendre des contestations aussi fortes, aussi retentissantes. Ils y a des gens qui y ont vu du simple provocation, d'autres des divagations ou encore de la simple imagination malsaine. C'était il y a un siècle. Maintenant la société ne se permet plus de cacher le vécu, l'auteur de " divaguer " ou de " provoquer ". Il se doit de se justifier auprès de ses lecteurs, de la presse et des gardiens de la morale. Je donne ces trois exemples de la littérature française parce que c'est ce qu'il y a de meilleur pour connaître l'enfance dans cette littérature tellement riche et variée. Et pour prouver que la littérature maghrébine (francophone) n'est pas la première à avoir recouru à ce sujet sensible. Tous les auteurs maghrébins ont écrit sur l'enfance mais tous n'ont pas réussi à faire passer le message qui pourrait servir cette enfance. De Driss Chraibi à Abdelhak Serhane en passant par Ben Jelloun et Choukri et de Mouloud Feraoun à Rachid Boujedra, au Mamri et Mohamed Dib. Ces auteurs ont tous relaté, au moins dans l'un de leurs romans, leur propre enfance ou une enfance imaginée. Chraibi l'a fait avec une telle sincérité dans " le passé simple " que le livre a été interdit au Maroc et très mal accepté par les sociétés occidentales. Boujedra l'a fait avec rage et vérité dans " la répudiation " que l'œuvre a fait scandale. Mohamed Dib et sa " grande maison, Abdelahak Serhane et sa " messaouda ", Feraoun et son " enfant pauvre " et finalement Mohamed Choukri et son " pain nu " ont fait de l'enfance leur sujet privilégié et leur prétexte à une écriture violente et dénonciatrice. Le " Tunisien " Albert Memmi a utilisé ce sujet dans " statut de sel " pour visiter une dernière fois son enfance et balayer son passé une fois pour toutes. Le plus connu des auteurs maghrébins et le plus lu a à peine effleuré le sujet dans son " enfant de sable ", dans " Harrouda " et " les yeux baissés ". C'est l'auteur qui s'est le moins impliqué dans son écriture. Il nous a toujours dessiné un Maroc, son pays d'origine, beau, riche, ambigu, stable et sans problème aucun. Les enfants de Ben Jelloun sont mythiques voir fantomatiques. Mohamed Choukri, lui, nous a fait prémices de son enfance meurtrie. Il a écrit son roman, devenu mondialement connu grâce à la traduction anglaise puis française, non pour montrer qu'il sait écrire -il était analphabète jusqu'à l'âge de 20 ans- mais pour extirper la douleur que lui ont fait endurer son père et sa société. Pour montrer au monde entier ce que peut être une enfance marocaine au milieu du 20è siècle. Ses écrits lui valurent les foudres des marocains de tout bord. Nationalistes, Islamistes, bourgeois-conservateurs et même les traîne savates que l'auteur rencontrait dans des bars miteux. Tout le monde a crié au visage de Choukri sa frustration. Cette frustration que l'auteur a dénoncée avec violence et radicalisme. Ses amis d'hier sont devenus ses ennemis parce qu'ils n'ont pas pu divulguer une réalité amère, parce qu'ils ont été insensibles aux vies dures des enfances marocaines. L'auteur ne s'est pas privé de profiter de la notoriété que lui a procurée " le pain nu " plus tard pour jeter aux gueules des intellectuels et des hommes politiques marocains (je cite) " lorsque je criais la vérité vous vous masturbiez, Maintenant c'est trop tard, jouissez! L'enfance est irrécupérable et vous impardonnables ". Choukri est l'auteur maghrébin qui s'est le plus exhibé dans ses oeuvres. Mais il l'a fait pour la bonne cause. L'enfant pour lui est vulnérable mais il reste responsable. Dans le " pain nu ", on suit les périples du petit Mohamed avec tristesse, horreur, tristesse mais amusement aussi. Parce que le gosse ne se laisse jamais abattre. Dès ses premières galères, il va se battre quand il sent qu'il peut gagner la bataille, fuir quand il sent que ses forces ne lui permettent pas de mener la bagarre jusqu'au bout, se cacher quand il sent que le danger le guette et vendre son corps quand la faim l'affaiblit. L'enfant vend son corps pour se nourrir mais à aucun moment la société ne va être indignée. Elle le sera plus tard quand l'enfant grandit et se permet de dénoncer ces pratiques très courantes et cachées. Choukri a fait de l'enfant son sujet principal et l'a exploité jusqu'au bout. Personne sur terre n'a le droit de lui en vouloir même si le roman est brûlant, scandaleux, parce qu'il ne relate qu'une vérité enfouie dans les plis des sociétés humaines. Boujedra, lui, dans sa " répudiation " nous a coupé le souffle par une souffrance non matérielle -le père était immensément riche- mais psychologique. Le père, tel un seigneur, se plaisait à martyriser son gamin à longueur de journée. Quand le géniteur répudie sa femme, l'enfant est complètement anéanti. Le père ne s'en soucie pas le moins du monde. Son plaisir bestial (sexuel) prime sur tout. Boujedra a su mener son enfant du bout à l'autre du roman par la souffrance, la frustration puis la perversité. Le gamin va avoir une attirance sexuelle pour la femme de son père. Et nous voilà dans l'inceste total sans aucun encombrement. L'enfant croit pertinemment que baiser sa belle-mère n'est qu'une punition légale à l'égard d'un père tortionnaire et insouciant. Je vais finir avec Ben Jelloun qui a eu une enfance dorée mais qui à aucun moment ne l'a vraiment utilisée comme sujet d'écriture. Je dirais que l'écrivain le plus lu des auteurs maghrébins n'a jamais impliqué sa propre personne dans sa littérature. Il a utilisé des enfances mythiques dont les vies nous étaient racontées par nos grands-mères. Ce sont des enfants bizarres qui semblent arriver droit du ciel. Du paradis ou de l'enfer. L'enfance dans la littérature maghrébine a fait couler beaucoup d'encre et elle en fera encore couler beaucoup tant que la société n'acceptera pas ses tares et ne les affronte pas pour y remédier. L'enfance maghrébine est proie à la violence, à l'abus sexuel, à l'abus des patriarche mais surtout à l'exclusion du cercle des adules. L'enfant est jeté sous les jupes des femelles mais dès que les transformations de la puberté s'affichent sur son corps, s'il est garçon, il jeté sans ménage, avec violence et méfiance entre les griffes des mâles, si c'est une fille, elle est soumise à la règle de la condition féminine dans nos sociétés machistes. Pour résumer le tout, à part les écrits de Ben Jelloun où l'enfant nous reste étranger et étrange, l'enfance dans la littérature maghrébine est utilisée avec sincérité et rage comme sujet de dénonciation d'un système éducatif archaïque et des institutions sociales, religieuses et culturelles insensibles à la souffrance de l'enfant. Si l'enfance a empli cette littérature c'est parce qu'elle est très riche en événements. Elle est écrasée par un pouvoir paternel complètement ignorant et abusif, un pourvoir des institutions religieuses aveugles et autoritaires et surtout par un amour maternel qui apprend la soumission et l'interdit. L'enfant maghrébin accompagne sa mère au hammam, lieu des fantasmes très étranges, où il peut observer avec toute liberté et en toute quiétude tout ce qu'on lui interdit à longueur de journée à la maison, à l'école coranique et même dans la rue. Ne touche pas ton sexe, ne regarde pas les seins des femmes ni la chose des petites filles ; méfie-toi des grandes personnes, elles risquent d'abuser de toi. Tous ces interdits répétés inlassablement par une mère, elle-même frustrée et complètement soumise, soudainement, deviennent tolérés. La mère est en train de deviser avec sa voisine de bain, de se raser le pubis, de se frotter le corps avec un gant d'alpha ou encore en train de remplir ses seaux d'eau brûlante pendant que son fils ou sa fille est en train de s'adonner aux jeux interdits. Comment ne pas être marqué à vie par le comportement contradictoire et hypocrite de nos parents, de nos imams qui, lorsqu'ils n'abusent pas de nos petits corps tendres, nous enseignent comment Dieu punira les mécréants. Les descriptions minutieuses de l'enfer et de ce qu'on y avale à petite goutte nous laissent abasourdis des années entières. Au 19è siècle, Jules Vallès décrit dans " l'enfant " une scène horrible où le père de Louisette la frappe à mort. La petite fille, soumise et complément terrifiée, demande un secours juste avec ses yeux mouillés. un secours qui ne vient jamais malheureusement parce que, croyait-on, le père ne faisait qu'éduquer sa fille. Louisette paye de sa personne, de sa vie, une barbarie au non de l'éducation bourgeoise. Un siècle plus tard, Mohamed Choukri dans " le pain nu " nous décrit la même scène, avec les mêmes méthodes et la même barbarie, même si ce n'était pas pour les mêmes raisons. Le père de l'auteur frappe son fils, le petit Abdelkader, frère de Mahamed, déjà épuisé par la maladie et la faim. Il le frappe avec acharnement jusqu'à ce que le gamin vomisse du sang et rende l'âme. Choukri s'en veut toute sa vie de n'avoir pas sauvé le seul être qu'il aimait, son petit frère. Un être fragile, doux et surtout innocent. L'auteur vit toujours avec une rage dans la gorge parce qu'il n'avait jamais osé dire que son père était un assassin. Si la littérature française ou occidentale en générale a cessé presque définitivement de décrire des situations malsaines et barbares à la Vallès et la Hugo c'est parce que les sociétés du nord ont évolué et se sont appropriées des structures qui protègent l'enfance, qui l'éduquent et qui lui apprennent à se protéger soi-même. Les auteurs du sud, et surtout maghrébins, continueront, eux, à dénoncer cette barbarie parce qu'elle existe toujours et parce que les sociétés n'ont pas encore admis le fait qu'il faut affronter la réalité et non lui tourner le dos. Driss Chraibi a écrit son " passé simple ", en 1954 et Abdelhak Serhan , dans " messaouda ", lui a emboîté le pas en 1981, soit une trentaine d'années plus tard. Moi-même j'ai écrit, en 1998, soit 45 plus tard, une enfance misérable, meurtrie, saccagée, violée et anéantie parce que tout simplement je l'ai vécue. Cette enfance continue d'exister et continuera à exister tant que les institutions ne reconnaissent pas le droit à vivre librement et surtout dignement à l'enfant maghrébin. * Karim Nasseri est l'auteur de "Chroniques d'un enfant du hamam" et de "Noces et funérailles" deux romans publiés chez Denoel.
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