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Nouvelle: Le fouet
par: Farid Tali
J'entends les coups de fouet.
J'entends quelqu'un presque mourir.
On m'a jeté là, dans cette pièce que je ne connais
pas. Je suis Kamal bin Maymoun bin Barek. Bientôt je ne serais plus.
Je crois. Aussi loin que je fasse remonter mon souvenir, le dernier c'est-à-dire,
après la violence des hommes, après la nuit totale qui suit
ce qu'ils m'ont fait, je me revois parmi les crachats, juché sur
la honte, presque plus que honte alors. Ensuite revient qu'ils ont voulu
que je marche droit pour voir, dirent-ils, si je savais marcher comme
un homme, si j'avais gardé quelque chose de ce que Dieu m'aurait
donné à la naissance, avant que je ne choisisse de me faire
"baiser comme une femme" (dirent-ils).
J'entends les coups de fouet.
J'entends quelqu'un presque mourir.
Puis ils jugeaient que ça se voyait que j'avais fait cela qu'ils
nommaient de façon horrible, que ça ne pouvait pas ne pas
apparaitre dans l'agencement des mes jambes, l'une après l'autre.
Je n'ai pas compris leurs jeux. J'ai su que je n'étais plus un
homme, mais pas pour les raisons qu'ils croyaient. Humilié.
Ils ont formé deux rangs. Ils disaient marche pédale, marche
enculé. Et chacun jugeait par la bouche, les lèvres. Tous
ils ont craché, tour à tour. Et ces hommes, pour rire, m'ont
fait moins homme, moins animal que l'animal lui même. Mais ça
n'a été rien à côté de ce qui allait
arriver, et peut être de ce qui arrivera pour finir, quand je finirais.
J'allais, sans ralentir la marche, sans plier de honte, mais j'avais honte,
j'en dégoulinais, passant sous les quolibets et la morve de leurs
mépris, honte pour eux. Ca n'a eu de terme qu'avec mon arrivée
au bout de l'allée. Jamais, je crois, ils n'auraient tari leurs
chiques. Comment agir, je me disais. Je restais immobile. J'attendais.
J'entends les coups de fouet.
J'entends quelqu'un presque mourir.
Je suis dans cette cellule. Je ne peux pas dire ce que c'est. Cent coups
de fouet pour une étreinte, c'est ce qu'on disait. Mais je ne le
croyais pas. Sur un des murs il y a des noms, des dates. Ils auront voulu
qu'on ne les oublie pas. En face de moi, gravé grâce à
je ne sais quel instrument, un "je t'aime". Je ne comprends
pas. Ni la haine des hommes ni pourquoi je suis là, ni enfin pourquoi
Allah ne pardonnera pas. Je le crains. Il me hait. Et alors ce serait
vrai ce qu'on dit de Yahya. Disparu, plus de trace de lui, voilà
ce dont on s'est contenté. Mais il aura été là
ou ailleurs, semblable lieu. Il aura vu la misère, et la fin. Combien
de coups pour Yahya bin Othman? Et pour Attiya bin Obeid Attiya, Rajih
bin Ibrahim Issa, Rajih bin Hamad bin Ali. Pour eux, combien?
J'entends les coups de fouet.
J'entends quelqu'un presque mourir.
Ca y est. D'autres souvenirs reviennent. Moi, enfant par exemple. J'avais
les joues rondes, pleines. Elles sont creuses maintenant. Les murs seuls
sont plus blancs que moi ici, seul ici. J'ai les yeux qui balancent, qui
tanguent, je fais naufrage. Je ne tiens pas. Ne respire qu'à peine.
Je suis la peur. Guyves que j'oublie, même lui passe après
la peur de mourir. C'est le signe qui s'écrit pour moi. J'ai aimé
Guyves, et pour récompense d'un mouvement du coeur c'est le fouet.
Et la mort, c'est forcé. Je ne suis pas robuste. J'ai le courage
chétif. Je crois que là, tout de suite, c'est la folie.
Sinon il n'y a rien. Peut-être Dieu. Oui, toujours Dieu, au-delà
de la fin. Guyves et Dieu.
J'entends les coups de fouet.
J'entends quelqu'un presque mourir.
Abbi (mon père) détournait les yeux pendant le procès.
Mon père dans l'abandon, sans réaction en regard des horreurs
qu'on a dites à mon sujet. Ils ont parlé de viol, de comportements
de possédé, et d'autres mots que je n'aurais jamais employés
pour des animaux. Même un chien, je ne l'aurais pas chargé
comme on l'a fait avec moi. Ils ont beaucoup menti, pour que je disparaisse,
pour que je sois le monstre qu'ils voulaient. Je n'ai fait que laisser
échapper que je l'aimais, qu'il se pouvait que nos deux corps fussent
plus libres que nous mêmes. Pourtant nous savions d'instinct qu'il
fallait se cacher. Pourquoi? Et on dit qu'il y a quelques lieux dans le
monde où c'est possible d'être comme nous étions ensemble...
Abbi n'a rien vu, ne regardait pas sans doute (de là où
j'étais, je ne pouvais même pas savoir si ses yeux étaient
fermés, baissés ou tout simplement vides). Je crois qu'il
avait honte. Comment peut-on dire que j'ai violé de jeunes enfants?
Le penser: il faut être fou. C'est l'incroyance d'Abbi qui me viole.
J'entends les coups de fouet.
J'entends quelqu'un presque mourir.
Si je laisse les choses aller, les voix se munir de mouvement, alors ça
y est, je suis submergé, recouvert par la vague, et l'écume
est ceci: que six hommes ont été emprisonnés puis
fouettés; non pas battus à mort, mais qui résisterait
à deux mille six cents coups de fouet? Et la violence qu'ils y
mettent... Qu'un jeune garçon de dix sept ans ait été
traîné, la corde au cou, par une voiture pendant plusieurs
mètres. Tout cela parce qu'il a été trouvé
torse nu au lit, sous une couverture avec un autre garçon, et ce
"sans nécessité apparente", comme ils disent.
Ensuite ils diront des choses paisibles et n'iront pas nulle part laver
ce sang sur leurs mains, peut-être parce qu'ils savent qu'il n'y
a nulle eau capable d'accueillir leurs peaux d'assassins.
Alors ils ont réussi à faire ce qu'ils voulaient de moi:
je ne suis plus rien, tout me traverse. Je pourrais entendre le cri d'un
loup, et être ce cri. Ca ne voudrait strictement rien dire.
J'ai ce que je mérite, comme ils disent: mais ce que mérite
est sans commune mesure avec ce que mérite leur honte (alors nous
serions eux et moi très justement traîtés d'être
lynchés par tous, et de toutes les façons possibles).
J'entends les coups de fouet.
J'entends quelqu'un presque mourir.
La faim de mon ventre ne fait plus de bruit. Pourtant le ventre se tord,
fait les boyaux étroitement voisins, et j'en souffre à peine.
c'est égal pour moi, qu'il y ait là quelque chose qui se
fasse sentir, ou non. La peau elle-même ne froisse plus, s'agite
au-delà du silence; si bien qu'il n'y a plus rien à bruire,
sinon l'absence prématurée de moi. J'agonise en disparaissant.
Peu à peu, comme la folie vient, folie de ne croire que de très
loin à ce qui doit m'arriver: la mort par le supplice pour si peu.
Comme le temps avait l'habitude de passer sur moi enfant, et de faire
que chaque jour je l'étais moins, et plus ensuite. Comme la distance
parcourue qui annule l'espace et me fait croire à la mort avançant.
Sur le mur un écran. Je le rêve ou le vois, il m'importe
parce que c'est vrai. Une femme enceinte est fouettée cent fois...
ou traînée par les pieds... ou par les cheveux, enfin quelque
chose d'aussi violent que ce que je vois ou ce que je rêve. L'horreur
sera d'abord passée par les murs avant de me déchirer la
peau.
On m'aura raconté cette histoire que je revois dans les temps où
il n'y a plus rien, et on m'aura dit que cette femme est adultère,
qu'elle doit payer pour un crime. Son état de don à la vie
ne compte pas: puisqu'elle n'est plus une femme, puisque l'enfant qu'elle
porte n'a pas été conçu en dieu, mais dans la pire
des infamies, et sur dieu. Son corps sera lâché dans l'acharnement
des hommes, pour proie aux puissants prédateurs qui agissent au
nom de la droiture. Mais ça y est, je délire; et il n'est
pas possible qu'il en soit autrement.
J'entends les coups de fouet.
J'entends quelqu'un presque mourir. J'étais, ce matin, prostré
dans la cellule, cherchant où m'échapper, me fuir moi-même.
Ca y est, je délire; il n'est pas possible de faire autrement puisque
tout se délite, se défait, se retire de ce que je suis:
je ne peux pas m'empêcher de penser que ce que je suis c'est bientôt
rien du tout et un rien habité par le corps. Parce que c'est mon
corps qu'ils veulent tendre jusqu'à l'horreur. Ils auront la haine,
ils en feront quelque chose de matériel. Je vais mourir. Je ne
veux pas, je ne voudrais pas mourir. (Il n'y a rien de plus inefficace
que ce cri, et pourtant il se fait, mais c'est du délire ça
aussi, l'illusion que ça va agir, et l'insupportable pensée
que l'on peut échapper à son sort). Ca va être comme
un homme démoniaque que je serais à leurs yeux. Et alors
comme ils auront dans l'idée que je suis déserté
par Dieu, ils feront de ma peau des lamelles déchirées et
éparpillées. Dieu m'aura abandonné, ils en seront
là de mon existence pour eux. Ce ne sera ni meurtre ni péché
mais justice. Comme la Loi qui doit être appliquée en toute
aveugle nécessité, même si au fond ça suppose
que je ne suis plus la créature de mon créateur, et homme
parmi les hommes. Mais où alors ce sacré qui aura fui par,
à travers moi: rien n'a plus été insensé que
ma chute à moi ici, chute faite, opérée par eux qui
ressentent un plaisir dont ils ne se rendent même pas compte qu'il
est trop démesuré pour ne pas être vengeance d'eux-mêmes,
et de leurs désirs vengeance aussi.
J'entends les coups de fouet.
J'entends quelqu'un presque mourir.
Farid Tali
Auteur de Prosopopée, P.O.L, 2001
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