La vie cachée des beurs gays,
partagés entre leur sexualité et leur culture d'origine.
Ils
affichent leur corps pleine page dans les magazines homos.
Ont leur site Internet comme toute la nébuleuse gay. Des soirées
"tea dance" leur sont spécialement dédiées dans les boîtes
les plus branchées de la capitale, où leur look "racaille
macho", en Ellesse ou Adidas, fait fureur : les gays beurs
sont devenus le fantasme tendance dans la communauté gay parisienne.
Et pourtant, ces enfants d'immigrés vivent toujours cachés.
Etre
gay se vit souvent douloureusement dans les milieux d'origine
maghrébine. Quand ils découvrent leur homosexualité à l'adolescence,
ces jeunes se sentent bien souvent perdus, piégés dans un
environnement où le mariage et la famille, dans le respect
des traditions musulmanes, demeurent un modèle. La fidélité
à l'islam reste primordiale, et on ne plaisante pas avec l'interdit
religieux. "Homosexualité et islam ne sont pas compatibles.
C'est toujours considéré comme un grave péché", soutient Abdel
T., étudiant en DEUG d'arabe. Ils sont donc rares à "avoir
rompu le cordon de la peur" en faisant leur "coming out" dans
leur famille, comme Fouad Zeraoui, président de l'association
Kelma (la parole, en arabe). Le double jeu est pour eux une
question de survie.
Naïm
A. est de ceux-là. Avant d'avoir son premier rapport homosexuel,
à dix-neuf ans, il était un "hétéro qui n'avait jamais pensé
à ça", raconte le jeune président de l'association Youghourta
(nom d'un guerrier algérien). D'autres rencontres ont suivi,
dans des lieux plus anonymes que le Marais. voir séquence
Société
"J'ai mené une double vie : à Paris, un petit cercle d'amis
beurs gays. Et, dans ma cité de Saint-Denis, j'avais des petites
amies pour donner le change." Le jour où il a commencé à travailler,
il a déménagé à Paris "pour pouvoir vivre sans être coincé"et
"s'échapper de cette galère".
La
"galère", Halim K., lui, est en plein dedans. Ce tout jeune
manager travaillant dans une grande chaîne de restauration
rapide a été "grillé" par sa sœur. Cette dernière a découvert
il y a trois semaines, dans l'historique de l'ordinateur familial,
les adresses de certains sites gays. Sommé par sa mère de
s'expliquer, il a "avoué". "Ma mère a voulu me marier, mais
j'ai refusé, se souvient-il douloureusement. Ça a été une
déchirure terrible : je suis renié et j'ai été forcé de partir."
Karim S. a vécu la même rupture avec ses parents, à dix-huit
ans. "Mon père pensait que j'allais me soigner. La réaction
la plus violente a été celle de ma mère. Quand elle a compris
que je resterais gay et que je ne ferais pas d'enfant, j'ai
cessé d'exister", relate ce jeune commercial aux yeux clairs.
L'ambiance
de la cité pèse aussi fortement. "Pédé", "attay" -"enculé",
en arabe- restent les insultes suprêmes entre jeunes des quartiers.
L'homophobie y est profondément ancrée. "Quand on est différent,
on est bizarre, et donc pédé", assure Naïm A. Abdel N. en
a fait la douloureuse expérience dans sa cité de Saint-Denis.
"Quand ça s'est su à l'école, les garçons du quartier se sont
mis à m'insulter, me frapper, en criant que j'étais "la honte
des arabes"." "Contrairement au discours rassurant des associations
homos, le pacs et la visibilité n'ont pas tout réglé. En marge
de l'homo parisien aisé, il y a toute une frange de jeunes
de banlieue pour qui tout reste à faire", assène Fouad Zeraoui.
C'est
pour rendre visible cette population gay à part que l'association
Kelma s'est créée en 1997. Un lieu de paroles et de rencontres,
avant de devenir la première organisation à monter des soirées
"black blanc beur" gays. Là, le raï et le rap ont remplacé
la house, si prisée par les gays. Timidement, les beurs gays
commencent à émerger. Samedi, pour la première fois, deux
chars élaborés par leurs soins devaient se joindre à la manifestation
parisienne. Simplement pour dire que les beurs gays "existent".
Sylvia
Zappi. Le Monde
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