Intégralité
du débat
dans le nouvel Obs avec kelma
Intégralité
du débat dans le nouvel Obs sur le communautarisme bourgeois
du Marais.
Quelle place pour les autres identités ?
L'avant-garde
soluble dans le Marais ?
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Il
y a trente ans, les militants homos voulaient changer
la société. A Paris, c'est quasiment réussi. L'embourgeoisement
fait le reste. Prise de bec entre Fouad Zéraoui, militant
gay beur de l'association Kelma, Jean-François Chassagne,
président des commerçants gays, et la sociologue Marie-Hélène
Bourcier* |
Le
Nouvel Observateur Paris-Ile-de-France.
- Aujourd'hui, on a un peu l'impression que la population
du Marais est constituée de bobos triomphants, qui ne songent
qu'à conforter leurs droits.
Jean-François
Chassagne.
- C'est vrai qu'il devient de plus en plus difficile de mobiliser
les troupes. L'autre jour, nous n'étions que 150 à manifester
sur le parvis de l'Hôtel de Ville après la décapitation de
trois homosexuels en Arabie saoudite. Les jeunes, notamment,
arrivent dans le Marais avec le sentiment que tout est désormais
acquis. Pourtant, sur l'adoption, l'égalité des droits, il
y aurait encore beaucoup de travail à faire...
Fouad
Zéraoui.
- Les homosexuels sont à l'image de la société. Ils étaient
révolutionnaires il y a trente ans, ils sont rentrés dans
le rang, comme les bobos hétéros. Mais je constate qu'il n'existe
pas de passerelles entre une partie de ma clientèle, beurs
ou blacks gays, venus de la banlieue et le Marais. Elle s'y
reconnaît si peu qu'elle ne veut même pas y aller.
Marie-Hélène
Bourcier.
- Dès lors que l'identité gay a suivi une politique intégrationniste
de droits, dès lors que cette identité s'installe, se solidifie,
la logique des droits mène à ce constat d'exclusion que décrit
Fouad et qui ne touche pas seulement les jeunes des banlieues,
mais aussi les trans, les SM et d'une certaine manière les
lesbiennes. Demander le Pacs, ou l'adoption, c'est à double
tranchant. Il y a trente ans, les militants critiquaient l'organisation
hétérosexuelle de la société. Aujourd'hui, on mimétise complètement.
A partir du moment où on veut adopter des enfants, on ne va
pas raconter qu'on fait du fist-fucking le dimanche. Cette
partie de la communauté homo, assez bien symbolisée par le
Marais, et qui souhaite d'autant plus l'obtention de droits
qu'elle possède un patrimoine et qu'elle cherche à le transmettre,
se retrouve de facto à repousser les autres à la marge.
Le
Nouvel Observateur Paris-Ile-de-France.
- Au centre de Paris, les bourgeois gays, à la périphérie,
les jeunes, les beurs, les pauvres. Le Marais deviendrait
un "ghetto de classe"?
Jean-François Chassagne.
- Mais ça l'est déjà ! J'ai vu comment en vingt ans les prix
ont été multipliés par dix: celui du mètre carré, celui des
boutiques ou les prix tout court. J'ai connu le Marais quand
tout était à l'abandon et qu'il n'y avait même pas de boîtes
aux lettres dans les immeubles. Si le quartier s'est métamorphosé,
c'est qu'il y a eu un travail municipal, sans doute, mais
aussi et d'abord l'investissement des gays. L'exemple parisien
est à l'image des autres capitales: les gays ont toujours
investi les quartiers les plus pourris, les plus anciens et
en même temps les plus jolis.
Marie-Hélène Bourcier.
- Entendons-nous bien, je ne critique pas l'existence du Marais
en soi. Je suis pour le ghetto. Je suis pour acheter gay.
Cette inscription dans l'espace est fondamentale pour notre
visibilité. Le ghetto hétéro aussi existe à Paris. Il est
simplement beaucoup plus grand. Le problème, c'est que la
visibilité du Marais devient paradoxale, car elle sert un
seul type d'identité, masculine, bourgeoise et blanche. MadameH
le décrit très bien, du reste (lire page 10). Je suis désolée,
mais dans le Marais, il n'y a pas grand-chose pour moi.
Fouad
Zéraoui.
- Marie-Hélène Bourcier a raison, mais j'irais plus loin:
le Marais symbolise une culture jeune, blanche, baraquée,
friquée, masculiniste, à la limite fascisante, comme s'il
y avait un fantasme chez ces gays-là de rejoindre l'hétérosexualité
agressive. Et toutes les autres identités n'ont pas droit
de cité. Moi non plus, je ne trouve pas ma place dans ce ghetto.
Le Marais, pour moi, c'est une impasse, qui empêche notre
communauté de se poser les vraies questions sur le rôle subversif
et essentiel de l'homosexualité dans la société.
Le
Nouvel Observateur Paris-Ile-de-France.
- Mais à ce compte-là, existe-t-il encore une "communauté"
homosexuelle ?
Jean-François
Chassagne.
- Je l'espère, même si elle a ses différences. Nous, bobos,
et ça ne me gêne pas d'en faire partie, nous ne pouvons certes
pas comparer notre histoire à celle des beurs ou des blacks
de banlieue à la fois pour des motifs économiques, mais aussi
parce qu'ils doivent mener des combats qui ne sont déjà plus
les nôtres dans nos familles. De ce point de vue-là, nous
avons pris de l'avance sur eux, mais je suis persuadé qu'ils
finiront par nous rejoindre.
Marie-Hélène
Bourcier.
- On croirait entendre le discours des Lumières! Tu linéarises
le progrès en expliquant que pour toi qui es blanc, tout va
bien, mais que les autres ne sont pas encore sortis de l'auberge.
Je suis désolée, mais c'est une pensée coloniale.
Jean-François
Chassagne.
- Pour le coup, ça me gêne d'être traité de colonialiste,
je ne pense pas l'être! En même temps, tu as peut-être raison.
Mais alors, que faire pour balayer tout ça ?
Le
Nouvel Observateur Paris-Ile-de-France.
- Les Américains avaient quelques années d'avance dans le
combat identitaire.N'ont-ils pas été confrontés aux mêmes
problèmes ?
Marie-Hélène
Bourcier.
- Si. Mais il y a eu le mouvement Queer et les latinos pour
ruer dans les brancards, parce que précisément "lesbian and
gay", ça ne voulait plus dire que gay, ça ne voulait plus
dire que blanc, ça ne voulait plus dire que riche. Des militants
ont dit, "Si c'est ça, on veut plus s'appeler gays, désormais
on est queers", et ça a donné des micro-mouvements très productifs.
Mais à Paris on ne sait pas faire ça. Notamment, parce qu'on
n'investit pas assez le culturel. Quand je vois le groupe
censé piloter le futur projet de centre d'archives voulu par
Christophe Girard, je me dis que c'est très mal parti: il
n'y a même pas de lesbiennes et de trans! Et nous avons une
presse honteuse. Qui peut se reconnaître dans "Têtu"? Ce journal
n'a aucune légitimité politique.
Jean-François
Chassagne.
- Ça, c'est vrai. Même nous, commerçants bourgeois, on ne
s'y reconnaît pas.
Fouad
Zéraoui.
- Encore une fois, on a la communauté gay qu'on mérite. Les
gays parisiens ne veulent pas se poser de questions. Prenons
un exemple, les seules associations de la capitale qui marchent
sont celles tournées vers le sport ou les loisirs.
Jean-François
Chassagne.
- C'est exact. Et si on interroge les membres de ces associations,
ils vous répondent que tout va bien.
Fouad
Zéraoui.
- Pour moi, c'est un constat d'échec, parce qu'à l'inverse
toutes les tentatives pour débattre de l'identité homosexuelle
se cassent la gueule. Comme si ça nous faisait peur de nous
voir à l'intérieur de nous-mêmes. Pourtant, c'est capital.
Moi, je suis maghrébin et homo. Au départ, cela me condamnait
à une triple exclusion: Arabe en France, homo, et homo dans
ma communauté. Eh bien cela m'a formidablement construit et
je peux même dire que je m'en suis sorti grâce à mon homosexualité.
Marie-Hélène
Bourcier.
- Aujourd'hui, vouloir générer la dissidence, c'est épuisant
et tu n'es pas visible. Ou alors tu te fais massacrer par
la communauté, comme Dustan. On en revient aux propos du début,
sur la visibilité parisienne, qui ne sert qu'une identité,
toujours la même, blanche et friquée. Et il est bien évident
que lorsque tu as une identité qui te génère des privilèges
et que tu es assis dessus, ce n'est pas de là que va venir
la contestation.
Jean-François
Chassagne.
- Je remarque au moins une chose positive : un débat comme
celui d'aujourd'hui, nous ne l'avons jamais eu. Je connais
Kelma, j'ai lu des papiers dessus, mais nous ne nous sommes
jamais rencontrés. Même si nos objectifs sont différents,
quelque part il pourrait être culturellement intéressant de
partager nos expériences. Au Sneg, nous avons une Bourse de
travail, des annonces, on pourrait se donner de vrais coups
de main, on ne l'a jamais fait.
Marie-Hélène
Bourcier.
- Si ce débat a lieu ici, c'est qu'il faut être décontextualisé
de la communauté. La question, en tout cas, est bien de savoir
quelles ressources on peut encore tirer d'une stratégie identitaire.
Il faudrait des réunions transversales sur des objectifs à
trouver. Imaginer une politique de coalition comme Act Up
l'a réussie à un moment donné. Encourager un meilleur investissement
du culturel, parce que ça relève au fond du politique. Avec
une implication des commerçants. On peut faire le commerce
gay de manière plus politique.
Jean-François
Chassagne.
- Sauf que quand on propose d'ouvrir nos bars pour des expositions,
on est taxés de récupération. Travailler sur des objectifs?
On n'en est pas là! Commençons par nous parler.
Propos
recueillis par Daniel Garcia
(*)
Fouad
Zéraoui a fondé en 1997 l'association Kelma ("la parole",
en arabe) pour favoriser la visibilité des beurs gays (www.kelma.org).
Il organise tous les dimanches aux Folies Pigalle le tea-dance
ethnique et gay BBB (Blacks, Blancs, Beurs).
Jean-François
Chassagne, commerçant dans le Marais, est le président du
Syndicat national des entreprises gays (Sneg).
Marie-Hélène
Bourcier a publié récemment "Queer Zones, politiques des identités
sexuelles, des représentations
et des savoirs" (Balland). 2000/200
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