La
double vie de Djamel gay et beur en banlieue

DJAMEL
(*) a eu beau expliquer à sa soeur que " c'est Dieu qui crée
les lesbiennes, les homos, les hétéros et la vie ", rien n'y
a fait : depuis le jour où Salima, 20 ans, s'est emparée du
téléphone portable de son frère, de trois ans son aîné, pour
écouter ses messages, elle ne lui adresse plus la parole.
Sur le répondeur de Djamel, son petit ami de l'époque lui
déclarait sa flamme... " Ces choses-là ne se disent pas entre
mecs. Tu devrais arrêter ", a décrété l'indiscrète. Avant
de prononcer son terrible verdict : " Je ne te parlerai plus
jamais de la vie ! " La brouille dure depuis près d'un an
sans que les parents, ni les quatre autres frères et soeurs,
en connaissent la cause.
Tee-shirt
Adidas, jean Levi's et baskets, Djamel, cheveux courts et
moustache fine, mène avec fougue sa double vie, au risque
de la schizophrénie : peintre en bâtiment sans histoires la
semaine dans la grande ville de l'Oise où il est né ; jeune
branché qui s'éclate dans les bars et boîtes de nuit homosexuelles
de Paris le week-end.
Pas
question naturellement d'afficher son homosexualité dans la
ville de grande banlieue où il partage un appartement avec
son frère : " Ici, les homos sont rejetés. Dans les lieux
de drague, il arrive même que certains se fassent tabasser.
Moi,
je n'y vais pas, je n'ai pas envie de me faire remarquer ",
explique-t-il. Au boulot, le jeune peintre gay s'amuse, comme
il dit, à " jouer les mecs-mecs ". Tous mariés et pères de
famille, les collègues font souvent des plaisanteries sur
" les pédés " : " Dans ces cas-là, je donne le change ", explique
Djamel qui n'ose rien dire non plus à ses copains. Quand un
curieux lui demande s'il a une copine, il répond " oui " sans
hésiter, inventant les prénoms d'hypothétiques conquêtes :
Isabelle, Estelle...
A
ses parents, nés en Algérie, il ne ment que par omission :
lorsqu'ils s'inquiètent de savoir quand il se décidera à prendre
femme, il répond, philosophe : " Quand elle viendra ! " En
vérité, il a bien essayé une fois ou deux, mais " les filles,
confie-t-il, ça ne m'excite pas ! ".
Chauffeur
routier, son père ne se doute de rien : " S'il savait que
je ne vais pas perpétuer la génération, il serait furieux
", dit-il, le sourire crispé. Avant d'ajouter, du haut de
ses 23 ans : " Avoir des enfants, c'est pas dans mon destin
! "
Avec
sa mère qu'il " adore ", tout est dans le non-dit. Les appels
trop fréquents de l'ex-petit ami de son fils lui auraient-ils
mis la puce à l'oreille ? Toujours est-il que lorsqu'il l'a
emmenée faire une virée à Paris l'an dernier avec sa nouvelle
Golf, celle-ci l'a beaucoup surpris en allant carrément au-devant
de ses désirs : " Je lui ai fait voir la tour Eiffel, la tour
Montparnasse, les Champs-Elysées et, bizarrement, elle m'a
dit : Je veux voir des pédés ! Pour ne pas avoir l'air complexé,
je l'ai conduite devant les bars du Marais, elle était contente
! ", raconte le jeune homme. La balade s'est terminée dans
un fast-food du XVIIIe arrondissement où le fils n'a pas trouvé
les mots pour parler à sa mère. " Elle doit avoir des doutes
", en a-t-il conclu. Evidemment, Djamel préfère aller se promener
" seul et anonyme " dans le Marais, d'autant qu'à l'en croire,
il a du succès : " Comme il n'y a pas beaucoup de beurs dans
les bars du IVe arrondissement, les mecs kiffent (NDLR : "
flashent ") sur moi. " Le week-end où nous l'avons rencontré,
il avait passé la nuit de samedi à dimanche dans une boîte
à la mode du centre de Paris, avant de prendre un train pour
rentrer chez lui sur les coups de 6 heures du matin. Réveillé
le dimanche à midi, il a repris le train " dans l'autre sens
" en fin d'après-midi pour aller boire un verre dans le Marais
et danser à la soirée gay Black-Blanc-Beur des Folies Pigalle.
Peu avant minuit, il chaloupait, rieur et insouciant, sur
une chanson de Khaled. Sans penser que le lendemain à 8 heures,
il serait sur son chantier le rouleau à la main à " jouer
les mecs-mecs "...
"
Ici, pédé, c'est l'insulte suprême "
FOUAD
ZERAOUI, président de l'association de beurs gays Kelma
"ETRE
PEDE en banlieue, c'est une catastrophe ! " Pour décrire la
détresse des jeunes homos dans les cités, Fouad Zeraoui, président
de l'association de beurs gays Kelma (" la parole ", en arabe),
n'y va pas par quatre chemins : " Ces garçons ne peuvent absolument
pas s'assumer car la cité nie l'individu. Au pied des immeubles,
où l'homophobie reste très forte, pédé, c'est l'insulte suprême.
"
A
ses yeux, le plus difficile est d'assumer la double identité
beur et homosexuel. Et de raconter l'histoire de Karim, 26
ans, qui s'est " retrouvé à l'hosto " après que ses parents
ont ouvert son courrier ; ou le cas de Mourad, 20 ans, envoyé
en Algérie pour " guérir " quelques jours après s'être confié
à sa mère... " Comme ils n'ont pas les moyens de rompre avec
le quartier et la famille pour partir vivre leur vie, les
jeunes n'ont d'autre solution que de se fondre dans le groupe,
c'est-à-dire de mentir et de draguer les meufs pour faire
comme les copains ", constate Fouad Zeraoui, né à Oran (Algérie)
il y a trente-trois ans.
Les
plus téméraires s'échappent en RER en solitaire à Paris le
dimanche pour aller danser à la soirée Black-Blanc-Beur, organisée
par Kelma aux Folies Pigalle. En vérité, rares sont ceux qui
s'aventurent dans les bars du Marais. Et Fouad Zeraoui d'expliquer
: " Il y a un fossé social et générationnel entre l'homosexualité
blanche et bourgeoise des bobos du Marais et l'extrême difficulté
à s'assumer des jeunes de banlieue. "
Soirée
Black-Blanc-Beur : tous les dimanches à 19 heures aux Folies
Pigalle, 11, place Blanche, Paris (IXe). Entrée : 40 Frs.
P.
Baverel. Le Parisien , jeudi 19 avril 2001
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