Non-droit
Dans les cités, la
norme hétéro reste un dogme. A quand la tolérance
?
Samedi
23 décembre 2000. Ce soir-là, le Divan du Monde
est plein. Cette salle, près de Pigalle, reçoit
Cheb Abdou, la " raï queen du siècle ",
un ovni chantant apparu au grand jour en 1997 à Oran,
dans une Algérie en proie à lintégrisme.
Cheb Abdou est un garçon, il shabille comme une
femme et chante des chansons de femme.
Du jamais-vu, jamais-entendu. A Barbès, les cassettes
de ses concerts sarrachent comme des petits pains car,
ici aussi, il est devenu une star. Par sa voix, son talent,
ses frasques. Pour se montrer à Paris, Cheb Abdou a
" fait sage ", assure un habitué des soirées
oranaises. Pantalon sombre, talonnettes, tee-shirt pailleté
et une incroyable coiffure choucroutée.
Un croisement de Dalida pour la hauteur, de Régine
pour la largeur et de Gloria Lasso pour le répertoire.
Dès son arrivée, la salle hurle sa ferveur et
son bonheur. Tout au long du concert, qui durera près
de deux heures, ils seront des dizaines à se relayer
sur scène, y grimpant sans façon pour danser
autour de lui : des jeunes filles sur leur trente et un, des
rappeurs à gueule de petite frappe, des mamans quinquagénaires
au chignon impeccable qui se trémoussent comme des
folles.
Dans la salle, les " Gaulois " se comptent sur les
doigts dune seule main. Tout le public est maghrébin
et vient, pour lessentiel, de banlieue. A voir les gestes,
les attitudes, les looks, on se croirait à des années-lumière
du gay Marais. Et pourtant
" 40 % des garçons
présents ce soir sont gays ", dit Fouad Zeraoui,
lun des co-organisateurs de la soirée.
Quelques-uns se retrouveront, le lendemain, à la soirée
Black-blanc-beur des Folies Pigalle, un tea-dance oriental
devenu une institution et créée par Fouad. Journaliste
de 33 ans (il a notamment collaboré au documentaire
de Yamina Benguigi, " Mémoires dimmigrés
"), Fouad a fondé Kelma (" la parole ",
en arabe), une association pour rompre lisolement des
beurs gays. Il sindigne : " Cest gentil de
parler du Pacs. On voudrait nous faire croire que tout est
réglé, mais aujourdhui, les gays de la
capitale vivent dans lignorance de ceux qui sont à
leur périphérie. Les noirs et les beurs sont
dabord regardés comme des objets sexuels, avant
davoir une identité propre. " Et denfoncer
le clou : " La culture gay parisienne est dune
pauvreté insigne, à limage de sa presse
qui ne semble considérer quun modèle de
lecteur : le gay butch [NDLR : bodybuildé au Gymnase
Club], qui va aux soirées
Scream et, surtout, qui consomme. " Pour les jeunes beurs
gays de
banlieue, biberonnés au hip-hop et à la culture
musulmane tous font le ramadan , il ny
a pas dissue : ils ne sidentifient pas au modèle
du Marais et savent quils seront rejetés sils
avouent leur homosexualité. Une impasse souvent dramatique.
" Ça nest pas plus le pied dêtre
gay dans une cité de banlieue
quau fin fond de la Corrèze ", assure René-Paul
Leraton, coordinateur de la Ligne Azur, " filiale "
de Sida Info Service, qui se souvient de lappel dun
jeune garçon de Seine-Saint-Denis : " Grand sportif,
il commençait à obtenir des résultats
au niveau national et était devenu une référence
pour sa cité. Il était convaincu quon
sen prendrait à lui physiquement sil avouait
son homosexualité. Il était si désorienté
quil parlait sans cesse de se tuer. "
Pour le jeune beur qui se découvre homosexuel, la cité
peut devenir un
enfer (" On ne dénonce pas assez lhomophobie
du rap ", souligne
René-Paul Leraton) que certains vont chercher à
fuir. Comme Abdel (1), 26 ans, venu (à 14 ans) du Maroc
avec son père et qui habite Bondy :
" Je vais déménager à Paris. Pour
moi qui me revendique français, beur et gay, la banlieue,
cest impossible. " Dautres ne veulent pas
rompre le cordon. Quitte à donner à leurs "
potes " les gages dune hétérosexualité.
Comme Nordine (1), 24 ans, de Créteil : " Vu que
jai plutôt une belle
gueule, mes potes ne comprenaient pas que je recale toutes
les meufs.
Alors, avec ma meilleure amie, on sarrange pour se montrer
souvent
ensemble. Toute la cité croit que cest ma copine.
" Pour faire des
rencontres, Nordine vient à Paris : " Même
si jai des doutes sur un mec de ma cité, jirai
pas le draguer.
Trop risqué. Alors, je vais au Folies, au Saint-Arnaud,
au Gibus. Mon kif, ce serait de rencontrer un garçon
des cités. Et alors bye-bye le Marais. Cest trop
pourri. En banlieue, je me sens chez moi. "
Daniel Garcia
(1) Les prénoms ont été changés
à la demande des intéressés.
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