
Le rap français se veut souvent viril, parfois
macho, toujours hétéro. Sur ce dernier point,
Joe Gay Star incarne le premier contre-exemple de son histoire.
Interview.
Dans le langage de la rue, un terme désigne les
hommes, les vrais … le collectif de rappeurs Mafia
K’1 Fry a revendiqué l’appellation « rap
de bonhomme ». Une manière de se revendiquer
un homme, un vrai, assumant son rôle, courageux et
sans doute avec des couilles ! En prenant l’identité de
Joe Gay Star (falsification du pseudo JoeyStarr, l’un
des rappeurs les plus connus dans l’hexagone), le
premier rappeur français à assumer son homosexualité dans
un monde culturellement souvent homophobe se réapproprie à sa
façon le rap de bonhomme. Son single, à sortir, « L’hymne
au coming-out », fait l’effet d’une
bombe ! Devrait suivre un album courant 2007, en préparation,
avec la participation de Lady Lesbi et de DJ Godefingers
(respectivement pastiches de la rappeuse Lady Laistee et
du DJ Goldfingers). En plus de rapper, Joe Gay Star en
assure également la production des musiques.
- D’où viens-tu ?
Joe Gay Star – Je viens de la Seine-Saint-Denis
mais j’ai été un peu partout en France.
En ce moment, je suis établi à Lille. Je
suis d’origine maghrébine et je viens d’un
milieu défavorisé.
- As-tu grandi dans un milieu homophobe ?
J.G.S. – Oui, les potes autour de moi parlaient tout
le temps des homosexuels dans des termes peu élogieux.
Ils les insultaient. Moi je n’ai jamais été homophobe.
Je m’en foutais. Ça me chiquait même !
J’étais un pacifiste qui vivait tranquille
dans sa bulle. Ce que pouvaient penser les autres ne m’intéressait
pas trop. Je me disais qu’au lieu de s’intéresser à ce
point à la vie des autres, ils auraient mieux fait
de penser à leur propre évolution.
- Quand as-tu découvert ton homosexualité ?
J.G.S. - Après mon adolescence. Au début,
je n’en parlais à personne. En plus, je croyais
que tous les gays étaient des blancs aisés
parce que les médias ne présentent que cette
image. J’ai finalement découvert qu’il
y avait aussi des homos parmi les classes sociales inférieures
et chez les gens issus de l’immigration. Croire que
l’homosexualité ne concerne qu’une seule
classe sociale, c’est comme si on disait que l’intelligence
appartient à une seule classe sociale. Je cherchais
un moyen d’exprimer mon coming-out. Ce moyen, je
l’ai trouvé avec le rap. C’est un moyen
d’expression fort et direct, qui me permet d’exprimer
ce que je suis. J’en avais marre de l’homophobie
du milieu rap et en même temps de son hypocrisie.
Regarde comme les rappeurs américains copient les
codes homosexuels avec des vêtements de plus en plus
près du corps, des fourrures, des chaînes,
des muscles huilés et du rose.
Qui est Joe Gay Star ?
J.G.S. - J’ai commencé par écrire des
textes et j’ai créé le personnage de
Joe Gay Star ensuite. C’est un super-héros
que j’ai créé. Comme les autres super-héros
qui montrent ses super-pouvoirs lorsqu’ils sont masqués,
j’ai le visage masqué lorsque je fais mon
coming-out. Tous les jeunes homosexuels peuvent s’identifier à ce
personnage puisque beaucoup cachent ce qu’ils sont à leur
entourage. Moi-même, je suis masqué pour ne
pas que des membres de ma famille me reconnaissent.
- Tu rappais avant de créer ce personnage ?
J.G.S. – Oui, un peu et j’ai même enregistré avec
des rappeurs connus des titres qui sont sortis sur des
mixtapes et des street CD et personne ne savait que j’étais
homo ! J’ai même fait la première
partie de B.O.S.S., le collectif de Joe Gay Star.
- N’as-tu pas peur d’être reconnu ?
J.G.S. – Je vais sans doute être reconnu par
certains du fait de mon timbre de voix.
- Fréquentes-tu beaucoup d’homosexuels ou
pas vraiment ?
J.G.S. – J’y suis presque obligé. Dans
les quartiers populaires, c’est dur d’être
accepté par les mecs hétéros.
- Quel seront les thèmes développés
dans ton album ?
J.G.S. – Des thèmes sur l’homosexualité et
l’homophobie mais aussi des critiques de certains
discours du rap français et des thèmes sociaux.
- Ton album est rempli de clins d’œils à des
titres qui ont marqué le répertoire du rap
français ?
J.G.S. – En effet, il y a un morceau intitulé « Hardcore » sur
la vie des gays de banlieue. J’ai fait exprès
de reprendre ce titre fort de Ideal J. C’est dommage
que ce morceau contienne une rime homophobe. Mais avant
d’être homosexuel, je suis avant tout un être
humain et Ideal J m’a touché car le rap français
sortait de son nombril pour regarder le monde, la condition
des pays du tiers-monde. C’est un titre tellement
fort que j’en avais oublié le commentaire
sur les homos. J’ai également un titre qui
s’appelle « Indépendance Gay »,
en référence au titre d’Ahmed Daye, « Independance
Day ». J’aime détourner des références
et les réutiliser à ma sauce.
- Où fais-tu des concerts ?
J.G.S. – Je suis surtout passé dans des boîtes
de nuit … aux Bains Douches à Paris, en banlieue
parisienne, à Lille, à Marseille. J’ai été très
bien accueilli dans des boîtes 100% hétéro
mais pas connotées hip hop. Je vais d’ailleurs
essayer de faire des premières parties de concerts
electro. Mais j’aimerais vraiment bien jouer aussi
avec des rappeurs, faire des clashes (sorte de match de
rap où chaque rappeur se mesure à d’autres
et où le public décide qui est le vainqueur),
notamment avec JoeyStarr ! Je lui lance un défi !
Je n’ai pas forcément pour objectif d’être
une icône gay. Avant tout, je suis un rappeur !
- Comment vois-tu le rap français actuellement ?
J.G.S. – Beaucoup, comme Booba, parlent utilisent
des codes de violence pour vendre, alors qu’ils vivent
désormais tranquilles dans leur salon. C’est
devenu un bizness de la violence. Ils n’arrêtent
pas de dire qu’il ne faut pas baisser son froc mais
ils ont fait des compromis commerciaux. Joe Gay Star vient
tous les enculer ! Mais il y a des rappeurs que je
respecte, comme Rockin Squat qui m’a influencé pour
le flow, La Caution pour sa créativité, la
Skred Connexion pour leurs styles d’écriture.
J’écoute toujours beaucoup de rap et aussi
des tas d’autres choses. La seule musique que je
n’écoute pas c’est la country.